A 25 000 francs suisses par mois, la cage est dorée, mais c'est bien une cage. Et il paraît de plus en plus certain qu'Augusto Pinochet va s'y éterniser. Assigné à résidence depuis près de cinq mois dans une luxueuse villa de Wentworth, sorte de banlieue pour milliardaires au sud-ouest de la capitale, le général-sénateur à vie chilien a appris jeudi, sur le coup des dix heures, que le gouvernement britannique lui avait à nouveau bloqué toute porte de sortie rapide en donnant son feu vert à la poursuite de l'instruction de son dossier d'extradition vers l'Espagne.

Pour la seconde fois depuis le début de l'affaire, le ministre de l'Intérieur Jack Straw a rejeté les arguments de la défense de l'ancien dictateur chilien, qui plaidait la clémence au nom de «raisons humanitaires». Retenu depuis le 16 octobre 1998 en Grande-Bretagne, l'octogénaire n'est pas forcément sémillant comme aux plus beaux jours, mais il est «parfaitement en état de comparaître», a estimé le secrétaire au Home Office. Jack Straw avait déjà donné un premier feu vert à la procédure le 9 décembre dernier; mais il a dû revoir sa copie après le verdict rendu fin mars par les magistrats de la Chambre des lords. Les lords de justice avaient en effet rétréci le dossier à charge aux seuls cas de tortures pendant les deux dernières années de la dictature chilienne (1988-1990), les moins sanglantes du long règne Pinochet (1973-1990). Une période qui coïncide avec l'adoption par Londres de la Convention internationale sur la torture.

Requête du Chili rejetée

Le ministre britannique a scrupuleusement suivi le jugement des Lords en ne retenant dans le dossier que les charges de torture. «La torture et la conspiration en vue de commettre des tortures sont des crimes d'extradition», indique le patron du Home Office, qui a, une fois de plus, rejeté la requête du gouvernement de Santiago promettant de faire juger l'ancien dictateur au Chili. «Le Chili n'a déposé aucune demande d'extradition du général Pinochet […] et rien dans le droit international n'empêche l'Espagne de le juger.»

On ne sait pas si Augusto Pinochet est encore capable d'émotions, à force d'assister à l'interminable partie de ping-pong judiciaire international dont il est à la fois le spectateur et l'objet. Mais cet énième épisode le prive définitivement d'un quelconque espoir de quitter le Royaume-Uni en catimini. A vrai dire, le verdict de Jack Straw est particulièrement inquiétant pour Pinochet. Le ministre de l'Intérieur a clairement précisé «qu'un seul cas de torture est de trop et suffit à constituer un crime passible d'extradition», commente Amnesty International dans un communiqué.

Dans l'autre camp, Margaret Thatcher, vedette du lobby pro-Pinochet, s'est élevée contre la décision de Jack Straw. Pour l'ex-Dame de Fer, «il ne s'agit pas de la décision d'un homme juste, mais d'un acte politique vindicatif». Les avocats de Pinochet – qui ont déjà utilisé avec succès, et brio, les multiples échappatoires que leur offre un droit britannique particulièrement tarabiscoté – se sont immédiatement lancés dans la préparation de leur prochaine riposte.

Dans le jeu d'échecs judiciaire qu'est devenue la saga Pinochet, ils disposent de plusieurs armes, dont un appel contre la nouvelle décision du ministre. Les avocats se gardaient de dévoiler leurs batteries jeudi mais, en attendant d'arrêter leur stratégie, ils ont joué contre la montre devant la Cour en demandant un ajournement au 30 avril prochain de toute audience d'extradition. Ainsi, six mois jour pour jour après l'arrestation surprise du général dans une clinique privée de Londres, les audiences d'extradition proprement dites n'ont toujours pas pu commencer.