L'urgence aidant, le formateur du prochain gouvernement belge, le libéral flamand Guy Verhofstadt, a réussi en un temps record ce que l'on qualifiait de «mission impossible» il y a une vingtaine de jours à peine. Mercredi, il a présenté le programme du prochain gouvernement libéral-socialiste-écolo qui devrait diriger le royaume pendant les quatre années à venir.

Il a fallu à peine 23 jours au «grand bleu» – allusion à la taille et à la couleur politique du futur premier ministre – pour marier l'eau et le feu. Deux partis socialistes qui ont pris une mémorable claque lors des dernières élections législatives, le 13 juin, mais qui défendent leurs prérogatives avec acharnement. Deux partis libéraux, assoiffés de pouvoir et divisés entre leur tendance sociale-libérale et une aile aux relents thatchériens. Et deux partis écologistes, sortis grands vainqueurs du scrutin, et décidés à imprimer leur marque dans le programme et les pratiques de la prochaine équipe gouvernementale. Autant dire qu'on pouvait s'attendre à d'interminables négociations.

Mais la crise de la dioxine est passée par là. Et tous les prétendants au pouvoir ont compris qu'il ne fallait pas laisser traîner les choses. La catastrophe économique suscitée par la fermeture des marchés étrangers aux produits belges (viandes, lait et tous les produits dérivés) coûtera au moins l'équivalent de 2,2 milliards de francs suisses à l'économie nationale. Sans compter les retombées à plus long terme. Les agriculteurs et tout le puissant secteur de l'agroalimentaire attendent avec impatience des mesures d'indemnisation et un gouvernement qui soit capable de plaider la cause du pays auprès des instances européennes, peu enclines à autoriser des aides d'Etat.

Par ailleurs, les résultats des élections ont mis en évidence la volonté de changement de la majeure partie des Belges. Sur le papier, du changement il y en a dans le programme de l'équipe Verhofstadt. Le plus spectaculaire est sans doute l'annonce de la création, d'ici à la fin de l'année, d'une «agence fédérale pour la sécurité alimentaire». Ce nouvel organisme indépendant regroupera tous les services de contrôle qui dépendent actuellement des Ministères de l'agriculture et de la santé, travaillant de manière dispersée et parfois antagoniste. L'agence contrôlera toute la chaîne alimentaire, de ses origines à l'assiette du consommateur, promet le futur premier ministre. Autre marque de l'arrivée des Verts: la Belgique, dont 55% de l'électricité est d'origine nucléaire, s'engage à se retirer de l'atome «progressivement à partir de 2015».

La trace des libéraux est à chercher dans un programme de privatisations des dernières entreprises d'Etat (dont la compagnie téléphonique Belgacom), et dans une volonté d'alléger sensiblement la charge fiscale. Les socialistes ont quant à eux obtenu l'augmentation de certaines pensions et le maintien de la sécurité sociale.

Tout n'est cependant pas pour le mieux. Avant la formation d'une équipe de gouvernement, le programme doit passer la rampe des congrès des partis. Si l'approbation ne fait aucun doute du côté socialiste et libéral, les écologistes pourraient se faire tirer l'oreille, samedi, lorsque se tiendra leur congrès. Conscients de ses faiblesses, les négociateurs verts n'y «défendront pas» le programme, mais se contenteront de le «présenter».

Dans les rangs de l'opposition, les sociaux-chrétiens, écartés du pouvoir pour la première fois depuis 1954, boivent du petit lait. Du côté flamand, la seule réaction au programme est venue du CVP. Le parti de l'ancien premier ministre Jean-Luc Dehaene a noté que les Flamands avaient capitulé devant les diktats francophones sur les questions de réforme de l'Etat.

Attiser les braises linguistiques, en Belgique, est un jeu qui, politiquement, est toujours payant. Un jour ou l'autre…