Les gendarmes français n’ont pas commis la bavure fatale au bout de la nuit tragique du 13 novembre. Rendu public mardi, le rapport de la commission d’enquête parlementaire sur l’action de l’Etat face aux attentats de janvier et novembre 2015 a confirmé que les forces de l’ordre ne pouvaient pas mesurer l’exacte dangerosité de Salah Abdeslam (aujourd’hui incarcéré en France) et de ses deux complices, Mohammed Amri et Hamza Attou (toujours détenus en Belgique) lorsqu’ils ont interpellé leur véhicule près de Cambrai, à proximité de la frontière belge, sur l’autoroute Paris-Bruxelles, le 14 novembre au petit matin.

L’unique rescapé de l’opération terroriste qui a causé la mort de 130 personnes était alors en fuite, assis à l’arrière de la voiture venue le récupérer pour le ramener dans son quartier de Molenbeek, où il sera arrêté quatre mois plus tard, le 18 mars 2016.

Le rapport des députés Sébastien Pietrasanta (PS) et Georges Fenech (Les Républicains) confirme que les gendarmes ont immobilisé le véhicule plus d’une demi-heure, vers 9 heures du matin, photographiant les documents d’identité des trois passagers, afin de consulter la base de données Sirène, qui liste les personnes recherchées au sein de l’espace Schengen. Problème: celle-ci n’avait pas été mise à jour par leurs homologues belges. Les informations sur la radicalisation islamiste de Salah Abdeslam – documentée depuis 2013 – et ses liens avec des individus ayant séjourné dans les territoires contrôlés par l’Etat islamique en Syrie et en Irak (dont le commanditaire des commandos parisiens, Abdelhamid Abaaoud) n’étaient par conséquent pas accessibles. D’où la décision des gendarmes, malgré leurs doutes, de laisser repartir les trois hommes.

Cet épisode immédiatement consécutif aux attentats du 13 novembre est un bon résumé du rapport de 300 pages rendu par les députés à l’issue de six mois de travail et d’auditions: si les forces de sécurité françaises n’ont pas commis de fautes graves, l’insuffisance de l’échange d’informations en temps réel a largement contribué à retarder la traque de Salah Abdeslam, extradé par la justice belge vers la France le 6 avril.

La concurrence entre les différents services de renseignement français, mais surtout le climat de méfiance mutuelle entre services européens, est donc au cœur de ce document qui préconise, en France, la création d’une agence nationale sur le modèle du centre de coordination antiterroriste créé aux Etats-Unis après le 11 septembre 2001. Il devrait être dirigé, expliquent les députés, par un directeur du renseignement au lieu de l’actuel poste de «coordinateur», occupé depuis juin 2015 par le diplomate Didier Le Bret.

Renseignement pénitentiaire

Ce rapport parlementaire fait écho aux très rudes critiques portées par le parlement belge, après les attentats du 22 mars à Bruxelles, sur la déplorable insuffisance de coordination entre les services de police du royaume. Très vite après le 13 novembre, Salah Abdeslam avait ainsi été «logé» à Molenbeek par un indicateur d’un policier flamand musulman de Malines, dont la hiérarchie avait omis de transmettre les informations au parquet fédéral.

Comme l’on pouvait s’y attendre vu les révélations sur le fléau de la radicalisation islamiste dans les prisons, les députés proposent aussi la mise sur pied rapide d’un véritable bureau du renseignement pénitentiaire. Jusqu’aux attentats du 13 novembre, cette tâche capitale était assurée par une cellule centrale d’une dizaine de fonctionnaires, aidés par un délégué au renseignement dans chacune des dix directions pénitentiaires régionales. Le nombre des fonctionnaires dédiés à cette tâche a, depuis, été porté à près de 150 à travers l’Hexagone, bien mieux connectés aux services de renseignement traditionnels et désormais autorisés à recourir en urgence aux mêmes techniques, comme les écoutes.

Fin janvier, les premiers quartiers réservés aux détenus radicalisés ont été ouverts dans trois prisons, dont celle de Fleury-Mérogis (Essonne) où est incarcéré Salah Abdeslam, placé à l’isolement total et surveillé par vidéo vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

L’autre constat important de ce rapport est l’avis mitigé que portent ses auteurs sur l’état d’urgence, en vigueur depuis la nuit du 13 novembre et déjà prorogé trois fois jusqu’au 26 juillet. «Son effet semble s’être rapidement amenuisé, a expliqué le député Sébastien Pietrasanta. Je m’interroge sur sa valeur ajoutée réelle dans la sécurisation du territoire national.» Selon toute probabilité, ce dispositif d’exception sera levé après la finale de l’Eurofoot le 10 juillet et l’arrivée du Tour de France cycliste le 24 juillet.