«Le gouvernement guinéen se cache derrière Ebola»

Afrique L’ancien premier ministre critique la gestion de l’épidémie par les autorités

Les gouvernements des trois pays de l’Afrique de l’Ouest les plus touchés par l’épidémie Ebola appellent à l’aide la communauté internationale. Cellou Dalein Diallo, premier ministre guinéen de 2004 à 2006 et candidat malheureux lors de l’élection présidentielle de 2010 face à Alpha Condé, est devenu le chef de file de l’opposition. Pour lui, a-t-il expliqué au Temps lors d’un passage à Genève, vendredi, dans le cadre du Forum de Crans-Montana, le gouvernement guinéen n’a pas fait assez pour combattre l’épidémie.

Le Temps: De quoi avez-vous le plus besoin aujourd’hui pour vaincre Ebola? D’argent?

Cellou Dalein Diallo: Une certitude s’impose: tout seuls, les Guinéens ne pourront pas vaincre cette épidémie. Je suis affligé par la faible capacité de notre système de santé. L’aspect financier n’est qu’une petite partie du problème. A tous les niveaux, nos institutions dysfonctionnent. La mauvaise gestion et la corruption sont en cause.

– Que peut donc faire la communauté internationale?

– Désormais, il faudrait mettre en place une opération «Serval» (ndlr: l’opération menée au Mali sous l’égide la France pour combattre les djihadistes) internationale contre Ebola. Nous avons surtout besoin d’une assistance technique qui inclurait l’expertise d’hommes et de femmes envoyés par la communauté internationale pour nous épauler, surtout en matière de coordination et de mise en place de procédures.

– Qu’aurait dû faire votre gouvernement, selon vous?

– Les choses se sont jouées au début alors que l’épidémie ne touchait qu’une petite région dans la forêt guinéenne, le Bec de perroquet. Le gouvernement aurait dû prendre des décisions plus hardies et mettre par exemple la ville de Guéckédou en quarantaine pour circonscrire l’épidémie.

– L’isolement de quartiers entiers ou de régions a-t-il encore un sens aujourd’hui?

– Cela doit être évalué avec des experts internationaux qui ont les compétences dans le domaine. Mais je suis convaincu que rien ne doit être ménagé pour vaincre cette maladie, la quarantaine peut être une des mesures à envisager selon les circonstances.

– Quel sera le coût pour la Guinée?

– La Banque mondiale a évalué à deux points de croissances les conséquences de cette crise sur notre économie; mais ces projections datent d’il y a un mois. Cela est vraisemblablement bien pire aujourd’hui et on n’est pas encore au bout de l’épidémie. Cependant, la crise économique n’est pas seulement due à l’épidémie. Les mesures prises par le gouvernement depuis son accession au pouvoir ont coulé le pays. Le président Alpha Condé se cache derrière Ebola pour justifier fallacieusement tous les maux que connaît le pays. C’est une excuse commode, mais mensongère. Avant l’apparition des premiers cas, au début de l’année, le pays était déjà à la traîne, incapable de renouer avec une vraie croissance. Ce à cause des mesures prises par le gouvernement qui a suscité des inquiétudes et créé un climat défavorable aux investissements.

– La capitale, Conakry, souffre-t-elle déjà du ralentissement?

– Oui, les gens sortent moins, ne dépensent plus, n’achètent plus. Les fameux embouteillages de la ville ont quasiment disparu. Les entreprises sont inquiètes, les investisseurs étrangers sont absents. Et certaines grandes compagnies ont demandé aux expatriés de quitter la Guinée.

U L’ONU et la Banque mondiale s’alarment du manque de solidarité internationale envers les pays africains touchés par Ebola, qui a tué 4555 personnes, et appellent à convertir en actes les promesses internationales d’aide financière et humaine. «Nous sommes en train de perdre la bataille» face au virus, s’est lamenté à Paris le président de la Banque mondiale, Jim Yong Kim. (AFP)