La première journée du sommet ivoirien réuni sous l'égide de la France a donné, mercredi, une idée des difficultés qui attendent l'ancien ministre Pierre Mazeaud, principal meneur des débats. Alors que le chef de la diplomatie française Dominique de Villepin a, dans son discours d'ouverture prononcé au centre de conférences de l'avenue Kléber à Paris, invité les participants «à avoir pour seule boussole les règles de la vie démocratique» et à «évoquer tous les sujets sans tabous», les divergences entre rebelles et gouvernement restent profondes.

Avant le premier déjeuner pris en commun par les 32 délégués – convoyés ensuite par bus au Centre national de rugby de Marcoussis – le leader rebelle du Mouvement patriotique de Côte d'Ivoire (MPCI), Guillaume Sorro, a martelé son exigence «d'élections présidentielles et législatives anticipées». «Notre principal objectif est d'obtenir que le peuple soit consulté», a réitéré le dirigeant rebelle tandis que le président Laurent Gbagbo, resté à Abidjan, a fait, d'avance, connaître son refus dans les colonnes du Monde: «Il n'y a pas de transition politique à organiser. Il y a un ordre légal à rétablir. Les rebelles provoquent la guerre […] Ils sont responsables de tous les morts», a-t-il expliqué. Une position intransigeante défendue, l'après-midi, par une centaine de militants pro-gouvernement venus insulter les représentants des insurgés à Marcoussis. «Gbagbo et son entourage ont monté ce traquenard. C'est inacceptable», fulminait un diplomate.

Laurent Gbagbo et ses partisans ont, il est vrai, des raisons de monter au créneau avant le démarrage des négociations à huis clos de Marcoussis, où délégués, diplomates et experts seront logés ces dix prochains jours, jusqu'à l'obtention d'un accord destiné à être parachevé, du 24 au 26 janvier, par une conférence de chefs d'Etat à Paris. Malgré sa légitimité issue des urnes, le N° 1 ivoirien craint de subir un forcing. Son gouvernement n'est d'ailleurs pas représenté en tant que tel aux pourparlers qui réunissent les «forces politiques ivoiriennes», leur accordant plus ou moins de représentants. Le Front patriotique ivoirien (FPI), parti du président, dispose ainsi de 5 délégués dirigés par le premier ministre, Pascal Affi N'Guessan, soit autant que la délégation du PDCI conduite par l'ancien président Henri Konan Bédié, que celle du RDR conduite par l'ex-premier ministre et bête noire du pouvoir Alassane Ouattara et que celle du MPCI rebelle de Guillaume Sotto. «Gbagbo est d'emblée en position de faiblesse», juge un responsable français. «Les rebelles ont tout à gagner dans ce processus car il leur ouvrira la route du pouvoir. Le gouvernement, lui, est sur la défensive.»

Le chef de l'Etat, qui avait laissé planer le doute sur son éventuelle venue à Paris, y a d'ailleurs renoncé pour ne pas se trouver placé sur le même plan, assis à côté des leaders militaires rebelles comme le sergent Doh du MPIGO ou le «commandant» Gaspard: «On redoute le piège, s'énerve un membre de la délégation du FPI. Si on signe la paix, nous devrons partager le pouvoir. Si on refuse, on nous présentera comme des va-t-en-guerre.» A la recherche d'alliés, le premier ministre Pascal Affi N'Guessan – qui devra sans doute démissionner en cas d'accord sur un gouvernement d'Union nationale – a ainsi consulté mercredi matin ses amis du Parti socialiste francais qui ont toujours soutenu Gbagbo lorsqu'il s'opposait au défunt président Houphouët. Il y a été reçu par François Hollande, premier secrétaire. «Derrière ces efforts de paix français se cache une reprise en main de la politique ivoirienne par les vieux nostalgiques du système Houphouët», avertit Guy Labertit, le Monsieur Afrique du PS. «Beaucoup, autour de Jacques Chirac, veulent confiner Laurent Gbagbo à un rôle de président potiche jusqu'aux prochaines présidentielles de 2005 et il ne l'acceptera pas.» Dominique de Villepin, qui a promis la «garantie» de la France et de l'ONU en cas d'accord, a donc dix jours devant lui pour convaincre le régime ivoirien que négociation ne rime pas avec reddition.