Il a appris à ne pas changer d’expression faciale lorsqu’il se retrouve dans une situation gênante. Cette tactique, il a dû l’utiliser avec Donald Trump. James Comey, patron du FBI limogé le 9 mai par le président américain, a confirmé jeudi, lors d’une audition devant une commission du Sénat qui a pris des allures de grand déballage, que Donald Trump lui a bien demandé d’abandonner une enquête sur un de ses proches. Très attendue, la séance publique a été retransmise sur toutes les grandes chaînes de télévision américaines. La veille déjà, James Comey avait livré un témoignage écrit explosif dans un document de sept pages, décrivant par le menu ses neuf discussions «one to one» avec le président américain, dont six par téléphone.

James Comey n’a pas mâché ses mots. Il accuse le président et son administration de «mensonges purs et simples», de diffamation, et ne cache pas avoir été «très perturbé» par l’attitude de Donald Trump et la manière dont il a été limogé. C’est parce qu’il ne lui fait pas confiance et par crainte «qu’il mente sur la nature de nos rencontres» qu’il a décidé de tout consigner dans des mémos écrits et même d’organiser une fuite dans les médias. De quoi mettre Washington sous le choc, affaiblir Donald Trump qui souffre déjà d’une cote de popularité très basse, et relancer les appels à la destitution.

Lire aussi: La galaxie russe de Donald Trump

Tentative d’intimidation

«J’ai compris que je pouvais être licencié par le président américain même sans avoir rien fait»: James Comey a démarré son audition avec ces paroles fortes. ll confirme avoir ressenti la demande de Donald Trump d’enterrer l’enquête sur Michael Flynn, son ancien conseiller à la sécurité nationale poussé à la démission le 13 février, non pas comme un «ordre explicite» mais comme une «instruction» ou suggestion appuyée («direction»). En clair, James Comey admet avoir fait l’objet d’une tentative d’intimidation par le président américain. Michael Flynn avait menti sur des contacts qu’il a eus avec l’ambassadeur russe en poste à Washington. Il s’agit d’un des volets de la très complexe «affaire russe».

Le 14 février, lors d’un tête-à-tête avec James Comey dans le Bureau ovale, Donald Trump lui a déclaré: «J’espère que vous pourrez trouver une façon d’abandonner cela, de lâcher Flynn. C’est un homme bien». Embarrassé, choqué et même «stupéfait» par ces paroles, James Comey a par la suite demandé au ministre de la Justice de ne plus le laisser seul avec le président américain.

Mon bon sens me disait qu’il voulait quelque chose en échange de me permettre de rester à mon poste

James Comey

L’ancien chef du FBI qualifie les demandes de Donald Trump de «très dérangeantes». Mais il estime que ce n’est pas à lui de déterminer s’il s’agit d’une entrave à la justice. «Je ne pense pas que ce soit à moi de dire si la conversation que j’ai eue avec le président était une tentative d’obstruction», a-t-il souligné. «Je suis sûr que le procureur indépendant – Robert Mueller - travaillera sur cette question pour déterminer s’il y a eu intention, et savoir si c’est un délit».

Lire également: Affaire russe: un ancien patron du FBI est nommé procureur spécial

Nuance de taille, il confirme que Donald Trump n’a pas cherché à empêcher le FBI d’enquêter sur l'«affaire russe» dans sa globalité. Mais quand le président lui a dit lors d’un déjeuner à la Maison-Blanche, le 27 janvier, qu’il attendait de la loyauté de sa part, James Comey l’a ressenti comme une pression: «Mon bon sens me disait qu’il voulait quelque chose en échange de me permettre de rester à mon poste». James Comey est resté posé et plutôt détendu pendant son audition devant la commission du renseignement du Sénat qui a duré 2 heures et 40 minutes, osant même parfois quelques piques d’humour.

L’administration Trump accusée de diffamation

Il n’a jamais ressenti le besoin de rédiger des mémos après ses entretiens avec Barack Obama, ou George Bush quand il était procureur général adjoint. C’est en réaction au tweet de Donald Trump qui menaçait de divulguer des enregistrements de leurs rencontres, qu’il a demandé à l’un de ses proches amis, un professeur de droit à l’Université de Colombia, de livrer le contenu du fameux mémo à propos de Michael Flynn à des journalistes. «J’espère bien qu’il y a des enregistrements», a-t-il insisté, assumant visiblement chacun des mots qu’il a prononcés en tête-à-tête avec le président. Sa défiance envers Donald Trump est flagrante.

«Bien que la loi n’exige aucun motif pour renvoyer un directeur du FBI, l’administration a choisi de me diffamer ainsi que le FBI, et c’est le plus important, en affirmant que l’agence était en déroute, qu’elle était mal gérée, et que les employés avaient perdu confiance dans leur directeur. Ce sont des mensonges purs et simples», a-t-il souligné, blessé dans son honneur.

Lire aussi: Enquête du FBI: Donald Trump dénonce «une chasse aux sorcières»

Informations sensibles réservées pour une audition à huis clos

Le 30 mars, James Comey a confirmé à Donald Trump, lors d’une conversation téléphonique, qu’il n’était lui-même pas visé par l’enquête, mais en refusant de l’exonérer publiquement. Il le lui a dit en tout à trois différentes occasions. C’est durant ce même mois de mars que le patron du FBI avait confirmé, devant le Congrès, qu’il enquêtait, depuis juillet 2016 déjà, sur une éventuelle collusion entre l’équipe de campagne de Donald Trump et des responsables russes.

Jeudi, James Comey a confirmé n’avoir aucun doute que les Russes aient interféré dans la présidentielle américaine et que des proches du gouvernement russe étaient au courant de ces actes de piratage. Il a en revanche noyé le poisson à propos de la question cruciale de savoir s’il estimait qu’il y avait collusion entre les proches de Trump ou le président lui-même avec les Russes. Il a réservé certaines informations sensibles à l’audition à huis clos qui a suivi la séance publique.

L’avocat de Trump évoque de possibles poursuites contre James Comey

Après ce témoignage accablant, certains sénateurs se sont dit étonnés qu’il n’ait pas cherché à dénoncer publiquement l’attitude du président ou proposé sa démission. Dans une situation fort inconfortable, Donald Trump s’est gardé de tweeter pendant l’audition. Mais son avocat a évoqué de possibles poursuites contre James Comey pour avoir fait fuiter des informations dans les médias. Mercredi matin, Donald Trump avait surpris tout le monde en annonçant la nomination du nouveau patron du FBI par un simple tweet. Son service de communication a visiblement été pris de court car le communiqué n’est parti que cinq heures plus tard.

Lire aussi: Trump nomme un vétéran de la justice à la tête du FBI

Mercredi, deux chefs du renseignement, le patron de la NSA Mike Rogers et le directeur du Renseignement Dan Coats, ont affirmé de leur côté ne jamais avoir subi de pression de la part de Donald Trump. Ils n’ont toutefois pas voulu divulguer le contenu de leurs conversations avec le président. L’ex-directeur du Renseignement James Clapper, s’est senti plus libre de parole devant des journalistes en Australie. Pour lui, le scandale du Watergate qui a fait tomber Richard Nixon en 1974 n’était «rien à côté de l’affaire des ingérences russes aux Etats-Unis».


De nombreuses munitions pour une destitution

Donald Trump est resté prudemment silencieux tout au long de l’audition de James Comey. Le président pouvait craindre que l’ex-directeur du FBI atteste d’une entrave à la justice. L’ancien directeur du FBI n’a pas voulu qualifier les multiples interférences du président dans l’enquête du FBI sur l’ingérence russe dans la campagne américaine avec la possible complicité de l’entourage de Trump. Mais, pour le président, c’est bien le seul soulagement de cette audition accablante.

Lire aussi: Donald Trump face au spectre de la destitution

Les précédents Clinton et Nixon

L’entrave à la justice est un crime fédéral et pourrait motiver l’enclenchement d’une procédure de destitution du président. Dernier précédent, l’impeachment avait été activé en 1998 contre Bill Clinton, accusé d’obstruction à la justice et de parjure pour avoir menti sur ses relations avec la stagiaire Monica Lewinski. L’affaire russe, par son ampleur, est souvent comparée au Watergate, du nom du quartier général des démocrates mis sous écoute par le président Richard Nixon. Mais le président avait démissionné en 1974, plutôt que de risquer d’être démis de ses fonctions.

Lire également: S’attaquer au FBI, un procédé dangereux

Un procédé long et complexe

Car la procédure de destitution est longue, complexe et très politique. Il faut d’abord une approbation de la chambre des représentants, où le parti républicain de Donald Trump est largement majoritaire. Il revient ensuite au Sénat, l’autre chambre américaine, de se prononcer sur la culpabilité du président. En 1999, le Sénat avait finalement rejeté la destitution de Bill Clinton.

Donald Trump n’en est pas encore là. Mais l’audition de James Comey a indéniablement donné quantité de munitions à ses adversaires. Au-delà des arguments juridiques, l’élément crucial sera de voir si certains élus républicains se joignent aux démocrates réclamant une procédure de destitution. «Demander au FBI d’abandonner une enquête est une obstruction à la justice», a estimé le représentant démocrate Ted Deutch sur Twitter, faisant référence à l’insistance du président pour que James Comey lâche Michael Flynn, un conseiller de Trump qui avait menti sur ses liens avec la Russie.

Lire aussi notre chronique: Certains traders pensent: vivement la destitution de Donald Trump

Vers d’autres révélations?

La pression sur la Maison-Blanche n’est pas près de diminuer. Car d’autres éléments à charge pourraient apparaître. Malgré le licenciement de James Comey, l’enquête du FBI sur les ingérences russes se poursuit. Pire pour Donald Trump, cette investigation a été confiée à un procureur spécial, l’ancien directeur du FBI Robert Mueller, afin de la mettre autant que possible à l’abri des pressions politiques. D’autres révélations pourraient donc tomber. A même de faire basculer le parti républicain?

(Simon Petite)


Lire également: