- Quels sont les enjeux du débat télévisé traditionnellement organisé entre les deux tours des présidentielles françaises?

- Organisé pour la première fois en 1974, le débat entre les deux tours de la présidentielle est apparu comme une sorte d’obligation démocratique. Les émissions officielles à la télévision, organisées avant le premier tour pour assurer l’égalité de traitement à tous les candidats étaient peu suivies. Il est apparu nécessaire, que, pour le deuxième tour, les deux candidats restés en lice s’adressent à l’ensemble des Français de façon contradictoire, et d’une façon mieux adaptée à la télévision. Depuis cette date, le débat de l’entre-deux-tours apparaît comme incontournable : les électeurs l’attendent.

- Est-il utile ?

- Oui, dans la mesure où l’échange est devenu l’occasion pour tous les téléspectateurs de prendre la mesure de l’élection et de ses enjeux. Peut-être le débat du 2 mai est-il moins capital que ceux de 1974, 81, 88, ou 95, car les candidats se prêtent de bon gré, avant ce deuxième tour, à de très nombreuses interviews sur toutes les chaînes de télévision et de radio, ce qui n’était pas le cas, au moins à ce point là, à l’occasion des scrutins précédents. Il reste que le débat, les yeux dans les yeux, réalise des records d’écoute.

- Rappelez-nous les grands moments des anciens débats...

Difficile de le rappeler tous. En 1974, Valéry Giscard d’Estaing a déstabilisé François Mitterrand, d’une seule phrase : « Vous n’avez pas, lui a-t-il dit, le monopole de cœur. » Phrase qui n’a l’air de rien, mais qui a sérieusement pris le candidat socialiste de court.

Sept ans plus tard, François Mitterrand eut, cette fois, l’avantage sur Valéry Giscard d’Estaing, qui l’accusait d’être un homme du passé, d’une phrase également : «Vous, vous êtes l’homme du passif » Là, ce fut Valéry Giscard d’Estaing qui a été déstabilisé.

En 1988, Jacques Chirac, moins armé devant la télévision que Mitterrand, ne parvint pas à le mettre en difficulté. A l’occasion d’un passage du débat sur le terrorisme, qui avait dominé l’année 1987 en France, Jacques Chirac a bien essayé de prendre Mitterrand à revers, mais celui-ci n’est pas tombé dans le piège. La domination du président sortant a été évidente, malgré la pugnacité de Jacques Chirac qui, il est vrai, avait moins l’expérience de la télévision.

En 1995, le débat a été correct, entre Jacques Chirac et Lionel Jospin, trop correct même, pourrait-on dire, puisqu’il est davantage apparu comme un échange entre deux professionnels de la politique, échangent leurs points de vue avec courtoisie, mais sans enthousiasme.

- Fallait-il accepter la proposition du président-candidat Nicolas Sarkozy d’organiser trois débats?

- François Hollande a raison de dire que désormais, le débat du 2e tour est devenu pratiquement une institution républicaine. Mais, pour Nicolas Sarkozy, persuadé qu’il est meilleur de François Hollande, qu’il a une plus grande expérience que son adversaire, il s’agit d’imposer à son adversaire une épreuve dans laquelle il se pense supérieur. L’exemple américain s’est-il rappelé à lui ? Il n’est pas sur qu’il plairait au public français : on sait en effet que les candidats en Amérique n’échangent pas leurs arguments, qu’ils répondent séparément à des questions. Il est certain que le débat français réserve plus de suspense et incite les deux compétiteurs à s’opposer, et pas seulement à se comparer.

- Qui pourrait selon vous profiter du débat ?

- Nicolas Sarkozy a la conviction qu’il est meilleur débateur que François Hollande, qu’il a plus d’énergie, de conviction, de talent oratoire que le candidat socialiste. Ce n’est pas sûr : le tour de France électoral de François Hollande, ses meetings répétés depuis près d’un an (puisqu’il est parti en campagne à l’automne à l’occasion des primaires socialistes), a montré un vrai leader populaire, presque inconnu du grand public en 2010, devenu le numéro 1 du premier tour. En réalité, le débat permet le choc des personnalités et des tempéraments. C’est cela d’ailleurs qui le rend particulièrement passionnant. On verra en effet sans doute à quel point deux hommes sont en effet différents, Hollande plus rond, plus consensuel que Sarkozy, plus clivant et sans doute plus offensif. Le problème est que, par sa seconde place, Nicolas Sarkozy apparaît désormais comme le challenger de François Hollande. Les jeux sont donc inversés entre les deux hommes: c’est Hollande qui a pratiquement revêtu les habits de président, et Sarkozy qui doit reprendre l’avantage.

- Le débat peut-il changer la donne?

- Il n’y a sans doute qu’un débat et peut-être deux, ceux de 1974 et de 2007, qui aient pu inverser la donne, En 1974, il a suffi d’une hésitation, d’une déconcentration de François Mitterrand, pour que Giscard reprenne quelques points : la différence de voix était mince, elle a été inversée en faveur du président sortant.

Quant au débat entre Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal, je l’avais trouvé assez atypique, une femme étant pour la première fois retenue pour le second tour. Il est évident que la stratégie de Nicolas Sarkozy a été la meilleure: il a donné l’impression d’être maître de lui, tranquille, assuré, au moment où , en s’irritant outre mesure, Ségolène Royal a montré d’elle une image très différente de celle de la Madone populaire qui était la sienne avant le débat.

En dehors de ces débats, on ne peut pas dire que les autres aient inversé la donne: d’après les sondages, en 1981, François Mitterrand dominait de quelques points son adversaire avant le débat. Les sondages n’ont pas bougé le lendemain.

Même chose pour le débat Chirac-Mitterrand de 1988, où l’avance de Mitterrand était irrattrapable. Pas de changement non plus en 1995.

- Le plus éprouvant pour le présentateur ?

- Réaliser un grand écart: il lui faut à la fois diriger le débat, le structurer ( je rappelle que les présentateurs ne communiquent jamais leurs questions aux participants), éventuellement rebondir suivant le cours pris par le débat, et en même temps maintenir l’égalité des temps de parole, tout en posant le maximum de questions sur les problèmes intérieurs, économiques et internationaux. Il faut à la fois maintenir la balance entre les deux, et en même temps, accentuer les différences. L’essentiel est tout de même de laisser les candidats exposer leurs idées : ce soir-là, ce ne sont pas les journalistes que les Français ont envie d’entendre, mais les deux finalistes.

- Que se passe-t-il dans les coulisses?

Les présentateurs n’ont pas accès aux coulisses : ce sont les deux équipes des candidats qui, en l’absence des journalistes, et avec les représentants du CSA, mettent au point les conditions d’enregistrement, de réalisation. J’ajoute qu’avant le débat, il est strictement interdit aux présentateurs de rencontrer les candidats: salles de maquillage différentes, salons différents etc.

- Sur quels points se fera la différence?

Je pense l’avoir dit plus haut : il s’agit pour les deux de montrer leur supériorité politique, tout en se laissant aller à leur tempérament, sans cacher leur personnalité. Ce sont des hommes que les électeurs jugent, plus que les programmes.