Elles seront, ce samedi, à nouveau dans les rues de Rouen pour l’Acte X de la mobilisation des «gilets jaunes». Valérie Crespe et Christelle Robert n’en démordent pas: même si le «grand débat» national s’est ouvert cette semaine et si Emmanuel Macron a, vendredi, rencontré 600 maires d’Occitanie (Sud-Ouest), la cause symbolisée par ce gilet qu’elle garde en poche a encore besoin d’être défendue sur le pavé, sur les ronds-points et à l’entrée des péages d’autoroute.

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Les «mamans» de Normandie

«Discuter, échanger, débattre, c’est indispensable. Mais le grand show présidentiel à l’américaine ne va rien résoudre sans mesures claires qui répondent à nos attentes», lâche Christelle, travailleuse indépendante, au Café de la Gare d’Yvetot où la patronne sert de bon matin un «petit blanc» à ses habitués. Dans cette Normandie réputée être une terre électorale centriste, ces deux amies ont gagné, en deux mois, une réputation de «cogneuses» politiques. Dès le 17 novembre, au tout début des «gilets jaunes», Christelle et Valérie se sont imposées comme les «mamans» d’un des plus fameux ronds-points de la région: celui du pont de Brotonne qui enjambe la Seine entre Rouen et Le Havre. Et mardi, l’une et l’autre étaient côte à côte à l’extérieur du gymnase de Grand Bourgtheroulde, où le président français a tenu, pendant sept heures, le premier round du «grand débat» qui durera jusqu’au 15 mars.

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Les écouter, c’est retracer deux mois de convulsions, de colère et de renaissance d’une lutte des classes que la volonté de dialogue affichée par Emmanuel Macron peinera à estomper. A Grand Bourgtheroulde, où les centaines de «gilets jaunes» présents ont été tenus à l’extérieur de la rencontre avec les maires – comme hier à Souillac (Lot) –, Christelle et Valérie admettent le changement. «Un débat ne se refuse pas. Surtout de cette ampleur. Nous ne sommes pas des «ultras» qui croient que la révolution va tout régler. Mais nous écouter, ça veut dire quoi?» interroge la première.

«Du travail»

Guillaume Houdan acquiesce. Ce diacre du diocèse de Rouen, chargé de connecter l’archevêché avec les élus et les manifestants, sait la combativité de ces femmes. On passe en revue les réponses d’Emmanuel Macron répétées hier en Occitanie: contraintes économiques (fiscalité), impossibilité de tout financer (logement, retraites)… Réponse? «Si Macron croit qu’on est des assistées qui réclament plus d’aides, il se trompe lourdement, complète Valérie. On demande du travail. Un salaire décent. Des retraites dignes après une vie passée à cotiser. On ne lâchera pas prise. Il faut un acte fort. Comme, par exemple, la dissolution de l’Assemblée.»

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Le «grand débat national» est aussi un exercice pédagogique. Sur le site web de la consultation, des fiches détaillent les enjeux, comme celui de la dépense publique. Sur 1000 euros d’argent public, 575 sont consacrés en France à la protection sociale, 60 aux services publics régaliens, 96 à l’éducation, contre 23 à la recherche et… 4 à la justice. Une réalité qui dit, sur le papier, une république bien plus égalitaire que cette «domination des riches et des élites» dénoncée par les «gilets jaunes». Christelle réplique: «L’égalité, c’est un mot fourre-tout. On n’est pas aveugles. On n’a pas passé des nuits dehors, dans le froid, les lèvres gercées et les mains gelées pour nier qu’il y a des différences de patrimoines, de niveaux de vie et de compétences. Macron et les siens doivent par contre apprendre un autre mot: l’exemplarité. Notre critique sur le train de vie de l’Etat, c’est ça. On nous demande des efforts que les élus et les pontes de l’administration ne font pas.»

«Une autre politique»

A Grand Bourgtheroulde comme à Souillac, les deux premières étapes d’Emmanuel Macron ont été marquées par le rejet de la limitation à 80 km/h sur les routes départementales en vigueur depuis juillet, de l’abrogation de l’impôt sur la fortune (ISF) et par l’idée d’un référendum d’initiative citoyenne (RIC). Alors? «Oui, ces demandes-là sont incontournables», confirme, au siège rouennais du quotidien Paris-Normandie, son rédacteur en chef, Thierry Rabiller. L’intéressé a réuni les journalistes qui ont couvert les marches des «gilets jaunes», ponctuées de sérieuses violences à Rouen samedi 12 janvier. Leur avis? «Le grand débat ne va pas tuer la contestation. Ici, l’extrême gauche est très ancrée et, sur le terrain, ses militants sont aux avant-postes. Certains ont même publié une carte des lieux de pouvoir rouennais pour mieux les cibler, détaille Anthony, un reporter. Mais les «gilets jaunes», c’est aussi tous ces gens qui ont retrouvé une volonté de lutter, une sorte de famille, une solidarité inédite. Ils ne laisseront pas perdre ça. Ils ne sont plus isolés, chacun dans leur coin. S’adresser aux maires, ça ne suffira pas.» Un cadre du quotidien normand va plus loin: «L’Etat français a glissé dans une ornière. Macron maîtrise sa partition face aux élus locaux. Sauf que lui comme eux se raccrochent aux branches face à l’autre France: celle des insultes, de la haine dirigée contre l’Elysée.»

Guillaume Houdan, le volontaire catholique, redoute aussi ce fossé social. Devant nous, à Yvetot, Christelle et Valérie racontent les violences policières subies lors de l’évacuation de leur rond-point, le 5 janvier. Manifestants blessés. Arrestation jusque dans la cour de leur domicile où leurs compagnons de lutte avaient trouvé refuge. Les deux «mamans» du pont de Brotonne ironisent devant l’armada policière requise à chaque déplacement d’Emmanuel Macron. «Le fait que les maires parlent au président ne doit pas faire oublier le profond désarroi de nombreux élus face aux «gilets jaunes», juge-t-il. Sur le site granddébat.fr, une litanie de rendez-vous locaux est annoncée. La France a retrouvé le goût des discussions constructives? Voire.

«On en est au stade où on veut une autre politique, assène Christelle. On a tout essayé. C’est un tournant. On nous a délogés du rond-point. On veut l’indexation des salaires. On veut des commerces dans les territoires. On veut revivre.» L’épilogue du «Macron-show» paraît condamné à s’écrire dans la douleur.