En Turquie, le grand malaise des alévis

Religion Des milliers d’opposants au gouvernement manifestent en faveur de la laïcité

«Yâ Ali!»: lettres blanches sur bandeau rouge, Türkan porte son alévité sur son front. La jeune femme a rejoint le cortège, dimanche à Istanbul, «parce que je ne me sens pas respectée dans mon pays. Pire, je me sens exclue, sans cesse dénigrée à cause de mes croyances», soupire-t-elle, la voix éraillée. Un vent glacial se lève pendant que la foule s’agglutine autour d’une scène, où l’on a hissé le portrait d’Ali, cousin et gendre du prophète Mahomet.

Les alévis – méconnus et absorbés dans le mythe d’une Turquie «musulmane sunnite à 99%» – représenteraient pas moins de 20 à 30% de sa population. Phénomène religieux pour les uns, avant tout politique pour d’autres, l’alévité présente un système de croyances dont certaines pratiques sont proches du chiisme (telle l’adoration d’Ali), quand d’autres semblent n’avoir aucun lien avec l’islam et rappellent davantage des cultes préislamiques, comme le chamanisme ou le zoroastrisme.

Longtemps cachés, persécutés, les alévis réclament désormais haut et fort la reconnaissance de leur identité, en Turquie et dans la migration, en Europe notamment. «Laïcité»: tel est leur cri de ralliement, dans un pays qui n’a jamais vraiment été laïc, et l’est de moins en moins sous le régime du président de la République, Recep Tayyip Erdogan, au pouvoir depuis 2003.

Négation d’identité

«Tout ce que nous propose l’AKP [Parti de la justice et du développement, ndlr], c’est une identité alévie «sunnisée», ce qui n’a aucun sens!» s’emporte Hatice Altinisik. Cette militante dit se sentir «niée dans son identité» chaque fois que Recep Tayyip Erdogan prononce sa formule consacrée: «Si être alévi c’est aimer Ali, alors je suis le premier des alévis.» «Les alévis ne supportent plus d’être définis par d’autres. Ils ne supportent plus la politique d’assimilation de l’Etat turc», résume-t-elle.

En 2007, Hatice Altinisik a été la première alévie à gagner un procès contre les cours obligatoires de «culture religieuse» (en réalité, un enseignement de l’islam sunnite) dispensés à tous les élèves dès l’âge de 10 ans. Depuis 1980, ces cours perdurent dans les programmes, et l’actuel gouvernement n’a aucune intention de les en retirer, malgré plusieurs condamnations de la Cour européenne des droits de l’homme.

«Les pouvoirs successifs ont tous utilisé l’éducation comme un outil idéologique mais l’AKP a considérablement accentué cette tendance. Erdogan a dit lui-même qu’il voulait éduquer des «générations pieuses», note Fatma Gök, professeur à la Faculté des sciences de l’éducation de l’Université du Bosphore. «Un alévi n’a pas sa place dans un tel système», tranche Hatice Altinisik, citant des discriminations à l’embauche.

Les alévis réclament aussi la reconnaissance de leurs lieux de culte, les cemevi, que l’Etat considère au mieux comme des centres culturels, au pire comme des lieux de rassemblement suspects. «Nous exigeons un Etat neutre à l’égard de toutes les croyances et donc la suppression de la Présidence des affaires religieuses, qui finance les mosquées et rémunère les imams sunnites grâce aux impôts de tous», martèle Servet Demir, responsable de la Fédération alévie Bektachi.

Le pouvoir reste sourd à cette revendication. Mais au niveau local, le vent semble tourner. Ces derniers jours, plusieurs mairies CHP (Parti républicain du peuple, principale formation d’opposition) ont reconnu officiellement les cemevi des alévis et se sont engagées à couvrir leurs frais.