Patrick Lyoya avait 26 ans. Originaire de la République démocratique du Congo, il est décédé le 4 avril, tué par un policier blanc, à Grand Rapids, dans l’Etat du Michigan. Une affaire qui fait inévitablement penser à George Floyd, Afro-américain mort asphyxié sous le genou d’un policier blanc le 25 mai 2020. L’affaire avait provoqué de vives réactions nationales et bien au-delà des frontières américaines, revigorant le mouvement «Black Lives Matter». Y aura-t-il désormais une «affaire Lyoya», ou ce nouvel exemple de brutalité policière va-t-il disparaître de l’attention médiatique après quelques jours, comme de nombreux autres cas?

«Qu’est-ce que j’ai fait de mal?»

Mercredi soir, une première manifestation a été organisée à Grand Rapids pour dénoncer le drame, réunissant plusieurs centaines de protestataires. Comme dans l’affaire Floyd, des vidéos, dévoilées mercredi lors d’une conférence de presse, permettent de mieux comprendre les circonstances du drame. Ces vidéos montrent un policier allongé sur le dos de Patrick Lyoya, qui se débat. Après quelques minutes, il lui tire une balle dans la tête. Des résidents du quartier ont assisté à la scène.

Certaines images proviennent de la «bodycam» du policier, une caméra vidéo qu’il doit porter sur lui lors des interventions. Mais elle a été désactivée juste avant le tir fatal. On y voit le policier demander à un homme en pull vert sorti de sa voiture, de rentrer dans son véhicule et de lui présenter son permis de conduite. Les plaques d’immatriculation ne correspondent pas à la voiture, dit-il. L’individu ne comprend pas pourquoi il a été arrêté. «Qu’est-ce que j’ai fait de mal?», répète-t-il. Une personne se trouve dans la voiture.

Puis Patrick Lyoya, qui ne présente pas son permis, se met à courir. Le policier le suit, l’attrape. La victime résiste, agrippe le taser du policier. A 8h14 la caméra s’éteint. Le département de police affirme qu’elle a été désactivée pendant la bagarre. Difficile de savoir si c’était de manière intentionnelle ou non. Elle se rallume à 8h21. On voit alors plusieurs hommes se relayer pour procéder à une réanimation d’urgence. En vain. La caméra est posée au sol.

Désorienté et terrifié

D’autres caméras ont filmé le drame, sous des angles différents: celle du véhicule de l’agent, ainsi qu’une caméra de surveillance d’une maison voisine, de l’autre côté de la rue. Mais la vidéo du véhicule, si elle filme l’altercation, ne permet pas non plus de voir le moment fatal: les deux hommes sont hors champ. Par contre, on entend clairement le coup de feu. C’est à ce moment-là que le passager de la voiture conduite par Patrick Lyoya sort du véhicule. Lui aussi a filmé la scène. Ce sont ces images qui sont les plus éloquentes. On y voit clairement le policier sortir son pistolet et tirer dans la nuque de Patrick Lyoya laissant un corps inanimé, face contre terre. «Arrêtez, il est bon, vous pouvez lui parler!», venait de lui dire l’ami de Patrick Lyoya.

Très vite, le chef de la police de Grand Rapids, Eric Winstrom, a parlé de «tragédie». La police n’exclut pas un problème de langue. Or Patrick Lyoya, père de deux filles, a émigré aux Etats-Unis avec sa famille en 2014 déjà. L’agent fautif a pour l’instant été mis en congé payé. L’avocat Ben Crump a immédiatement proposé ses services à la famille de la victime. Il intervient lors de toutes les affaires de brutalités policières contre des Noirs et est déjà parvenu à obtenir des indemnisations pour plusieurs millions de dollars.

«Les vidéos montrent clairement qu’il s’agit d’un usage inutile, excessif et fatal de la force contre un homme noir non armé, qui était désorienté par la rencontre et terrifié», dénonce Ben Crump dans un communiqué. Il réclame l’arrestation du policier et qu’il soit poursuivi pour meurtre.

L'avocat a donné une conférence de presse jeudi après-midi entouré de proches de la famille de Patrick Lyoya. Une conférence retransmise sur les réseaux sociaux et traduite simultanément en swahili. Les parents de la victime ont rappelé qu'ils avaient fui la guerre en RDC pour finalement découvrir un «génocide» aux Etats-Unis. C'est la façon dont ils qualifient les brutalités policières envers des Noirs, qui se répètent. Les avocats n'ont pas hésité à faire une comparaison entre la mort de Patrick Lyoya et les exécutions de civils ukrainiens par des soldats russes.

400 automobilistes tués en 5 ans

La gouverneure de l’Etat du Michigan, la démocrate Gretchen Whitmer, a assuré que la police mènerait une enquête «transparente et indépendante». La police de Grand Rapids, une ville où un peu moins du quart de la population est noire, a ces dernières années déjà fait l’objet de vives critiques. En 2017, des agents avaient notamment menotté une fille de 11 ans, la menaçant avec une arme à feu.

Une enquête du New York Times a révélé l’automne dernier que les policiers américains ont tué au cours des cinq dernières années plus de 400 automobilistes lors de simples contrôles routiers, des individus qui ne brandissaient pourtant ni arme à feu ni couteau et qui n’étaient pas recherchés pour un crime violent. Ces graves dérapages ont souvent une origine pécuniaire, souligne le New York Times: les contrôles routiers sont généralement motivés par des considérations budgétaires masquées, de nombreuses villes dépendant fortement des recettes des contraventions pour financer leur budget. Une base de données du Washington Post cette fois révèle que plus de 250 individus ont déjà été abattus par la police en 2022. Un rythme proche de celui de 2020 et 2021, où plus de 1000 personnes ont été victimes de brutalités policières à l’issue fatale.