Fermeture de bases en Allemagne, réduction des effectifs en Corée du Sud et au Japon, ouverture de nouvelles facilités aéroterrestres et maritimes aux quatre coins du globe: avec la fin de la Guerre froide, c'est une page complète de la stratégie militaire américaine qui est en train de se tourner. De l'Europe à l'Asie, les Etats-Unis ont en effet entrepris de modifier de manière fondamentale leur posture de défense pour faire face aux nouvelles menaces du XXIe siècle. Cette Global Defense Posture Review (GDPR, réexamen du dispositif de défense), en gestation depuis le milieu des années 1990, est aujourd'hui en phase de concrétisation avancée sous l'impulsion de Donald Rumsfeld et de l'administration Bush.

La semaine dernière, le chef d'état-major de l'armée de terre américaine a ainsi officialisé la réduction prochaine du nombre de troupes basées en Allemagne (70 000 aujourd'hui). Les deux divisions qui y sont stationnées (la 1re d'infanterie et la 1re blindée) devraient être repliées sur le territoire des Etats-Unis et remplacées par une brigade plus mobile. Mi-mai, le Pentagone avait levé un secret de Polichinelle en annonçant qu'une brigade complète de la 2e Division d'infanterie allait quitter la Corée du Sud pour être déployée en Irak dans le courant du mois de juin, soit 3600 soldats. Conséquence attendue de la visite à Séoul puis à Tokyo, en novembre dernier, du secrétaire d'Etat américain à la Défense, Donald Rumsfeld, qui avait briefé les autorités coréennes – puis japonaises – sur le redéploiement des forces américaines en Asie.

Objectif de ce redéploiement planétaire: passer d'une posture défensive statique à une posture offensive légère et flexible, jugée plus en phase avec les nouvelles menaces contemporaines. Une partie des unités déployées à l'étranger va donc être rapatriée aux Etats-Unis, tandis que les stratèges du Pentagone planifient la création outre-mer d'un réseau serré de «postes avancés» – dépôts de matériel prépositionné, terrains d'entraînement, bases aériennes ou portuaires – devant garantir le maximum de flexibilité à des unités – par ailleurs modernisées – destinées à intervenir sur les points de crise potentiels, aux premiers rangs desquels le Moyen-Orient et l'Asie centrale.

«Aujourd'hui, l'implantation de nouvelles bases n'est plus dictée par le rayon d'action des bombardiers stratégiques comme à l'époque de la Guerre froide», explique Georges Le Guelte, spécialiste des questions de défense à l'Institut des relations internationales (IRIS), qui rappelle que, lors de la dernière guerre du Golfe, certains bombardements de l'Irak ont été menés depuis le sol des Etats-Unis. «Elle est dictée par la nécessité d'accéder rapidement à des zones critiques, qui s'étendent schématiquement du Bosphore à la mer de Chine. Pour les néoconservateurs, il s'agit explicitement de défendre l'empire», commente-t-il. Non plus dans une volonté d'endiguement ou de riposte plus ou moins graduée, mais dans un contexte

de «guerre préventive» conceptualisée par la nouvelle administration Bush.

De manière plus triviale, cette vaste réorganisation des bases répond aussi à des considérations financières. Ainsi pour Yves Boyer, directeur adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique (FRS), le transfert prochain du Quartier général des forces navales américaines en Europe, de Londres vers l'Italie, constitue «une mesure de simple rationalisation de la part d'une grande multinationale». Le général Shoomaker, chef d'état-major de l'armée de terre, reconnaissait en effet qu'en Allemagne, où les militaires résident avec femme et enfants, les frais généraux étaient «énormes».

Cette vaste réorganisation était déjà bien engagée avant le 11 septembre 2001. «Mais il est clair que les attentats de New York et Washington lui ont donné un formidable coup d'accélérateur», explique Julian Lindley-French, spécialiste des questions de défense au Centre genevois de politique de sécurité (GCSP). Après la Guerre froide, le dilemme était de bâtir une stratégie globale qui tienne compte des effectifs réduits au cours de la décennie 90, soit moins de 500 000 hommes en ce qui concerne l'Armée de terre. D'où ce besoin de points d'appui avancés qui puissent servir à des opérations de forces spéciales, le nouveau credo de Donald Rumsfeld. Leur cohérence? Le fait qu'ils offrent une couverture optimale contre toute menace, aucune n'étant jugée véritablement claire par Washington: ni la Chine à court terme, ni la Corée du Nord, ni même le face-à-face indo-pakistanais. Autre caractéristique de cette révision stratégique, surnommée de manière explicite «des endroits, pas des bases» («places, not bases» en anglais): s'affranchir des contraintes politiques en cas de crise. Avant la guerre en Irak l'an dernier, les Etats-Unis avaient dû transférer dans l'urgence leur centre de commandement des opérations aériennes d'Arabie saoudite au Qatar, moins regardant en la matière. De même, l'ouverture d'un second front au nord avait été rendue impossible par le blocage turc au transit sur son sol d'une division US.

Cette façon de repenser les théâtres d'opération futurs s'accompagne en outre de la refonte des lourdes divisions de l'armée de terre héritées de la Guerre froide et du renforcement des moyens de projection, explique Yves Boyer: transformation d'une partie des unités en des brigades Stryker sur véhicules à roues, plus légères et donc plus mobiles; et multiplication des avions gros-porteurs C-130 ainsi que des moyens de transport maritime. Reste à savoir si, au final, ce changement de posture stratégique offrira l'efficacité militaire recherchée. Selon une étude du Congressional Budget Office, outre le coût faramineux de l'entreprise – 7 milliards de dollars –, il apporterait «au mieux une légère amélioration dans la capacité des Etats-Unis à réagir aux conflits lointains». Plus fondamentalement, analyse Julian Lindley-French, «le problème maintenant pour les Etats-Unis consiste à recréer un système global de renseignement humain en adéquation avec ces zones à risques. Et cela, ils ont besoin de dix ans pour le réaliser.»