Quatre constats dans les journaux des Vingt-Sept: la droite, qu’elle soit au pouvoir ou dans l’opposition dans les Etats, est sortie renforcée des élections à l’Europarlement; la gauche, elle, n’a pas su tirer parti de la crise économique; il y a eu un fort abstentionnisme; et une montée inquiétante des europhobes. Tour d’horizon de la presse européenne, avec l’AFP, Le Monde et les sites internet Presseurop, Eurotopics et Courrier international.

En Allemagne (99 sièges), pour le quotidien populaire Bild, les électeurs ont fait savoir qu’ils ne voulaient pas «plus d’Etat ni plus de milliards du contribuable pour sauver des entreprises moribondes, pas même en période de crise». «La leçon: à l’heure de cette crise, les Allemands ne changent pas de monture», juge pour sa part le Tagesspiegel (centre gauche), qui dit également le parti SPD (opposition de gauche) «humilié». Et pour la conservatrice Die Welt, celui-ci a connu la «débâcle». La Süddeutsche Zeitung (centre gauche) s’inquiète d’une «participation électorale si indignement faible que l’on peut presque parler d’un effondrement de la démocratie. La campagne a exsudé un ennui policé et pris des airs de réclame pour nounours en gélatine.» Elle écrit aussi qu’avec la nette victoire de la CDU, le parti de la chancelière, «les contours d’une coalition noire-jaune (CDU-Libéraux) se dessinent» aux législatives allemandes, même si les résultats aux européennes ne sauraient les prédire de manière «définitive». Sans même décortiquer les résultats du scrutin, le Frankfurter Rundschau annonce enfin qui est «la grande perdante» des élections européennes: l’Europe. «La couleur du Parlement laisse indifférente la majorité des 375 millions d’électeurs», déplore-t-il, c’est-à-dire moins d’un Européen sur deux.

En Autriche (17 sièges), l’anti-européanisme se vend bien dans les urnes. L’exemple du très prospère député autrichien euro­sceptique Hans-Peter Martin le prouve: le quotidien allemand Handelsblatt rapporte comment cet ancien journaliste du Spiegel a pu s’adresser directement aux électeurs, sans avoir besoin d’élaborer un programme électoral. Alors que Der Standard note qu’un europarlementaire sur dix est situé à l’extrême droite.

En Belgique (22 sièges), Le Soir écrit qu’en novembre dernier, les enquêtes d’opinion prétendaient que plus de 70% des Européens auraient voté pour Barack Obama contre John McCain. «Or, pour qui viennent de voter une majorité des Européens? Pour McCain»: «En confirmant le poids d’un Parti populaire européen jusqu’aux confins du souverainisme le plus obtus et du populisme le plus rance, une partie décisive des électeurs européens a pris le contre-pied du «changement dans la sérénité» incarné par Obama.»

En Bulgarie (17 sièges), on entend surtout le Premier ministre Stanichev, selon qui il est humiliant pour le centre droit d’envoyer au parlement européen seulement un député de plus que les socialistes, son parti: «Je suis convaincu que nous rattraperons ce retard aux législatives. Nous avons un plan concret pour l’avenir», déclare-t-il à bTV.

A Chypre (6 sièges), le Cyprus Mail déplore un taux de participation historiquement bas (40%): «Chypre vote pour la partie de plage», se désole la presse.

Au Danemark (13 sièges), l’enthousiasme» des citoyens pour l’UE est «bien loin», relève le quotidien Politiken (centre gauche), qui souligne le bond de 8% par rapport à 2004 des deux partis eurosceptiques, le Parti du peuple danois et le Parti socialiste du peuple.

En Espagne (50 sièges), le journal de centre droit El Mundo relève que «les partis de la gauche traditionnelle devraient se demander pourquoi, en pleine crise, juste quand les postulats du libre marché semblent le plus remis en cause, les citoyens continuent de préférer les recettes libérales». «Candidats et électeurs n’ont pas su transformer les plus grandes élections transnationales de l’Histoire en un scrutin commun. Dommage, regrette El País, car de plus en plus, les problèmes mondiaux demandent des réponses qui dépassent les frontières.»

En Estonie (6 sièges), où les libéraux remportent quatre sièges sur six, après de longues recherches, nous n’avons à vous conseiller que la galerie photos (festive) des vainqueurs, sur le site du journal Eesti Ekspress.

En Finlande (13 sièges), «ces élections ont été marquées par un vote protestataire», écrit Helsingin Sanomat. Son éditorialiste estime que la gauche a du souci à se faire et «qu’en Finlande, on se souviendra de ces élections comme des premières marquées par un débat sur la politique de l’immigration».

En France (72 sièges), le principal parti de gauche, le Parti socialiste, «vermoulu de l’intérieur», selon le Midi Libre, «reçoit une fessée dramatique», selon La Nouvelle République du Centre-Ouest. Le Monde daté du 9 juin publie un cahier spécial, remarquable synthèse des résultats sur tout le continent. La spectaculaire percée d’Europe-Ecologie, emmené par Daniel Cohn-Bendit, est un des faits marquants des résultats des européennes dans ce pays. C’est «le Dany boom», titre Libération.

En Grèce (22 sièges), le quotidien Ta Nea (centre-gauche) souligne également «la victoire du centre droit, malgré la condamnation des dogmes néo-libéraux. Une vague bleue a balayé l’Europe avec les partis d’Angela Merkel, de Sarkozy et de Berlusconi, qui remportent de claires victoires.» Mais «les anti-européens ont été renforcés en raison de la xénophobie, du chômage et de la crise économique qui ont influencé les électeurs», estime pour sa part Eleftherotypia (gauche). Et «les urnes ont vu le triomphe de l’abstention», pour Eleftheros Typos.

En Hongrie (22 sièges), le quotidien Népszava (gauche) publie sur toute sa page une une énorme croix gammée barrée d’une grosse ligne rouge pour marquer sa ligne antifasciste, après la nette percée du parti d’extrême droite Jobbik.

En Irlande (12 sièges), Declan Ganley, qui avait fait triompher dans son pays le «non» au référendum sur le traité européen de Lisbonne, a reconnu sa défaite, son mouvement Libertas n’ayant obtenu qu’un seul élu dans l’ensemble de l’UE après qu’il en eut promis «cent». «Je ne regrette rien», affirme-t-il dans l’Irish Times. «Je pense avoir fait ce qui était nécessaire, c’est à dire tenter d’obtenir un mandat. Je n’ai pas réussi l’examen.» Ce journal remarque par ailleurs que «les élections européennes se sont déroulées le week-end du 65e anniversaire du Débarquement de Normandie, quand des «gens décents ont commencé à arracher des mains des fascistes un continent plongé dans la barbarie». L’Union européenne, soutient-il, est «à bien des points de vue, l’héritière, le monument vivant de cette journée victorieuse.» Mais dorénavant, une droite eurosceptique existe qui considère l’Union européenne comme une «dictature». Ses membres les plus malins, «recouvrent d’un drap de sagesse leurs credos soi-disant de bon sens».

En Italie (72 sièges), La Stampa titre simplement: «La gauche s’écroule en Europe». Et la presse en général constate que le prince Emmanuel-Philibert de Savoie n’a pas réussi à se faire élire. «En net recul sur tout le continent, la gauche traverse «une crise de langage»: elle n’a pas su parler à son électorat, estime La Repubblica. Le taux d’abstention record «ne doit pas nous étonner, écrit pour sa part Il Sole 24 Ore. Cantonné à ses priorités économiques et géopolitiques, le projet européen, né de la réconciliation de l’après-guerre, ne fait plus rêver.»

En Lettonie (8 sièges), des municipales ont eu lieu en même temps que les européennes. Le Centre de l’harmonie, parti de la minorité russophone se présentant sous l’étiquette «gauche» a enregistré un net succès. Mais c’est le quotidien... estonien Eesti päevaleht qui se demande si l’on peut vraiment parler d’une poussée de la gauche.

En Lituanie (12 sièges), le Parti conservateur du Premier ministre Andrius Kubilius l’a emporté, mais il faut noter que l’Action électorale des Polonais de Lituanie obtient aussi un siège avec 8% des voix, indique l’agence Belga.

Au Luxembourg (6 sièges), Le Quotidien commente la victoire du parti conservateur: «Le CSV, et surtout son patron, remportent une victoire incontestable, incontestée, et pleine de panache.» Une victoire qui s’explique par l’aura de Jean-Claude Juncker, qui n’a pas hésité «à se donner à fond, à laisser parler son cœur, en avançant ses idées avec un franc-parler qui n’a pas son égal».

A Malte, «environ 79% des électeurs ont exprimé leur voix pour choisir cinq personnes», se félicite The Malta Independent. Victoire atypique que celle des travaillistes sur les démocrates-chrétiens.

Aux Pays-Bas (25 sièges), le Financieele Dagblad écrit que «beaucoup de partis sociaux-démocrates en Europe n’ont pas su profiter de la crise issue d’une politique libérale», laissant émerger aux Pays-Bas la tendance très anti-européenne et très extrémiste de Geert Wilders.

En Pologne (50 sièges), la Gazeta Wyborcza s’inquiète aussi du fait qu’«il y a aura à Strasbourg davantage de partis extrémistes et populistes, preuve que l’intégration commence à faire mal aux Européens. Les Néerlandais, les Belges, les Britanniques ou les Autrichiens ont peur de ce qui a toujours été la force de l’Europe: son ouverture». C’est donc «une victoire du parti qui prône une Europe forte et ouverte», écrit le journal, non sans regretter les abstentions: «Pour de nombreux Polonais, le parlement européen est aussi lointain que la planète Mars.» Ces élections, estime Dziennik, «ont démontré de manière flagrante que ce qui compte, ce n’est pas une Europe commune ou une solidarité continentale, mais la nation, l’Etat, la tribu.»

Au Portugal (22 sièges), les journaux estiment que la primauté des conservateurs au parlement européen «conforte» le président de la Commission, le libéral portugais José Manuel Barroso, «avec une nouvelle majorité» (Diário Económico). Sa reconduction n’est plus qu’une «question de calendrier» (Diário de Notícias). Mais «la rose s’écroule», titre Público. La gauche socialiste au pouvoir ne recueille que 26% des voix contre 31% à l’opposition de droite. Et en Europe, analyse le quotidien, «la droite gagne mais c’est l’Europe qui perd». Elle «a été vaincue parce qu’elle a été absente de la campagne, et parce que la majorité des électeurs n’a pas voté».

En République tchèque (22 sièges), «les photos de Mirek Topolánek nu dans le jardin paradisiaque de Silvio Berlusconi, publiées la veille du scrutin, n’ont rien changé, ni l’explication de l’ex-Premier ministre: «C’est moi, mais c’est un photomontage.» «La carte politique de la République tchèque est passée de l’orange au bleu», écrit Mladá Fronta DNES en faisant allusion à la victoire de la droite. Tandis que Lidové Noviny titre sur les «22 euromilionnaires». Car les nouveaux élus vont recevoir «presque le même salaire que le Premier ministre».

En Roumanie (33 sièges), Evenimentul Zilei met l’accent sur «les bouffons à Bruxelles», soit sur le résultat des deux têtes de la liste nationaliste, Corneliu Vadim Tudor et Gigi Becali, qui ont réussi l’impensable: occuper à Bruxelles la place qui leur a été refusée dans leur pays lors des dernières élections législatives.

Au Royaume-Uni (72 sièges), le Guardian (gauche) évoque «une longue et sombre nuit» pour les travaillistes au pouvoir. Une photo du Premier ministre Gordon Brown en sueur était en «une», lundi, de plusieurs journaux. Alors que le British National Party (BNP) fait, pour la première fois, son entrée au parlement de Strasbourg en remportant deux sièges, «le Premier ministre est au bord du gouffre, et les travaillistes humiliés par le BNP», titre The Daily Telegraph. Mais le président du groupe parlementaire travailliste, Tony Lloyd, ne pense pas que son chef sautera: «Je ne crois pas que le pouvoir de Gordon Brown sera défié de l’intérieur», prédit-il sur Sky News. Face à cette déroute, les conservateurs de David Cameron, avec 24 sièges au Parlement, s’imposent comme la première force politique de Grande-Bretagne. Le Financial Times estime néanmoins que la volonté de Cameron de quitter le Parti populaire européen est «stupide et contre-productive».

En Slovaquie (13 sièges), les citoyens aiment l’UE plus que la moyenne mais ne s’intéressent pas aux élections européennes, constate le quotidien de gauche Pravda: «La majorité des Slovaques comprend l’UE à la troisième personne du pluriel. L’UE – ce n’est pas «nous» mais «eux», les pays de l’Ouest, qui nous ont accepté dans leur club.»

En Slovénie (7 sièges), pas étonnant que, dans les 27 pays de l’Union européenne, écrit Dnevnik, personne ne prenne garde à la nouvelle composition du Parlement européen, car la tenue de ces élections est la plus vaste enquête d’opinion sur ce que les électeurs pensent de leurs politiques nationales.

En Suède (18 sièges), «les pirates s’installent dans l’UE», titre le Dagens Nyheter après la percée du Parti pirate, qui milite pour la légalisation des échanges de fichiers sur Internet. «Les élections européennes sont devenues des élections de protestation», note-t-il.