Les nouvelles des droits de l'homme en Chine se suivent et se ressemblent ces dernières années: internement de millions de Ouïgours dans des camps de rééducation, destructions de croix, de mosquées, déplacement et travail forcé des Ouïgours et des Tibétains… Récemment, ce sont les Mongols qui ont manifesté pour dénoncer la suppression de l’enseignement dans leur langue en Mongolie intérieure, au profit du mandarin. Derrière le durcissement généralisé du régime chinois depuis l’arrivée au pouvoir du président Xi Jinping en 2012, ces mesures témoignent d’un changement d’approche radical dans la gestion des minorités. L’objectif est désormais affiché: l’assimilation des minorités chinoises, l’imposition du mode de vie de la majorité han, et de l’idéologie communiste, par la force s’il le faut.

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La définition des minorités en Chine remonte à l’établissement de la République populaire de Chine, en 1949, après la prise de pouvoir des communistes. Le jeune régime s’inspire largement de l’URSS pour ses institutions, et reprend le concept des «nationalités» en vigueur chez son voisin russe. Le régime en définit 55, par opposition à la majorité, l’ethnie han qui représente aujourd’hui 91% de la population. L’appartenance à un groupe ethnique reconnu devient un statut, une mention inscrite sur la carte d’identité qui donne droit à quelques privilèges: des points supplémentaires pour accéder à l’université et une plus grande tolérance lors de la politique de l’enfant unique notamment. Une discrimination positive visant à intégrer ces groupes qui parlent leur propre langue et vivent souvent dans des régions reculées. Des zones géographiques sont associées à certaines minorités: préfectures ou régions autonomes comme la Région autonome ouïgoure du Xinjiang.

La chute de l’URSS, premier avertissement

La première remise en cause de ce système intervient après la chute de l’URSS, en 1991. Deux ans après le mouvement de Tiananmen, le pouvoir chinois s’inquiète de toutes les forces qui menacent l’unité du régime, des étudiants démocrates aux moines tibétains. «La chute de l’URSS a fait très peur aux dirigeants chinois. Une partie de cet effondrement semblait avoir lieu dans les républiques, explique James Millward, professeur d’histoire à l’Université de Georgetown à Washington, spécialiste du Xinjiang. Certains, dans le Parti communiste chinois, ont pensé que la reconnaissance et le soutien aux «nationalités» par l’Etat central avaient renforcé leur identité et menaçaient l’unité de la Chine.»

Vingt ans plus tard, deux événements accélèrent le changement vers une «seconde génération de politique des minorités»: en 2008, des manifestations au Tibet dégénèrent en émeutes contre la police et la majorité han. L’année suivante, à Urumuqi, la capitale du Xinjiang, des milliers de Ouïgours s’attaquent à des Han, faisant près de 200 victimes. Dans les deux cas, une répression féroce s’ensuit. Les détracteurs de l’autonomie ont le vent en poupe. «Les commentateurs occidentaux ont critiqué depuis longtemps les limites du régime d’autonomie des minorités, soulignant la marginalisation politique et culturelle des minorités ethniques comme les Tibétains et les Ouïgours. En Chine, au contraire, on constate un mécontentement dans la direction opposée, suggérant qu’on a trop insisté sur l’autonomie ethnique et pas assez sur la cohésion nationale», écrit James Leibold, professeur associé à l’Université Latrobe, spécialiste des politiques des minorités en Chine, dans un article de 2012.

Le tour de vis de Xi Jinping

Certains intellectuels n’hésitent pas suggérer une «hanification» (hanhua) au sujet des minorités, autrement dit, les rendre han comme la majorité. Mais pour l’essentiel, ces suggestions en restent aux mots jusqu’à l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping. Le nouveau dirigeant chinois est un dur. Surtout, il est particulièrement préoccupé par la survie du régime: il s’attaque à la corruption qui mine l’image du parti, mais impose aussi un durcissement contre tous ceux qui s’opposent à la règle de Pékin, ainsi qu’un renforcement de l’éducation idéologique. Le nationalisme est exacerbé: il s’agit de renforcer l’adhésion au parti en glorifiant l’image d’un pays riche de 5000 ans d’histoire. Mais dans ce récit nationaliste, l’existence d’autres cultures qui furent un temps des royaumes indépendants, est gommée.

Alors que la Chine s’est construite à travers les influences successives, de la Route de la Soie, des Mongols de la dynastie Yuan (1271-1368) puis des Mandchous de la dynastie Qing (1644-1912), entre autres, l’influence étrangère est vue comme une menace. A partir de 2014, les autorités appellent régulièrement à la «sinisation» (fait de rendre chinois) des religions: les croix de nombreuses églises sont démontées et les dômes de mosquées sont détruits, les signes en arabe sur les restaurants halals sont retirés. Les minorités vivant dans les provinces frontalières sont vues comme des menaces. C’est cette même année que Xi Jinping, en visite au Xinjiang, appelle les officiels locaux à ne faire preuve «d’aucune pitié» dans la répression, d’après des documents internes révélés par le New York Times l’année dernière. Le système de camps de rééducation est mis en place deux ans plus tard: plus d’un million de Ouïgours et autres membres de minorités musulmanes, comme les Kazakhs, y sont envoyés. Fin septembre 2020, un système similaire, quoique moins systématique, a été révélé au Tibet.

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En août, ce sont les Mongols qui ont manifesté contre une réforme de l’éducation de leur région, annoncée en catimini juste avant la rentrée, qui remplaçait le mongol par le mandarin comme langue principale à l’école. Les mêmes mesures avaient déjà relégué le ouïgour et le tibétain au rang de langues étrangères. Des parents ont manifesté à proximité des établissements, des échauffourées ont eu lieu avec la police, des centaines de personnes ont été arrêtées. «Cela peut montrer que la Chine se fiche des critiques, mais aussi que l’assimilation culturelle joue un rôle plus important dans les objectifs politiques de Xi Jinping que nous ne pensions, estime James Millward. Il ne s’agit pas juste d’éliminer le terrorisme au Xinjiang, mais d’un désir profond d’uniformiser les Chinois.»


La Chine élue au Conseil des droits de l’homme

Pékin a été élu mardi pour une durée de trois ans au sein du Conseil des droits de l’homme de l’ONU. La République populaire a obtenu 139 voix lors du vote à bulletin secret, une chute spectaculaire au regard des 180 votes recueillis la dernière fois qu’elle avait été élue en 2016. «Cela montre que de plus en plus d’Etats sont perturbés par le bilan désastreux de la Chine en termes de respect des droits», a écrit sur Twitter Louis Charbonneau, responsable de Human Rights Watch aux Nations unies.

Quinze sièges étaient en jeu dans ce conseil qui compte 47 membres, critiqué par les organisations de défense des droits de l’homme et par les Etats-Unis, car on y trouve des pays accusés de violer ces mêmes droits. Outre la Chine, la Russie, Cuba, le Pakistan et l’Ouzbékistan ont aussi été désignés. L’Arabie saoudite est le seul pays à s’être présenté à cette élection et à n’avoir pas été élu, recueillant seulement 90 votes. AFP