«Rendez-vous utile, au lieu de rester planté là comme une andouille. Aidez-nous à porter cette palette!», interpelle Cindy, la trentaine agitée. Sur la palette, une partie des 200 000 envois qui vont partir dans les boîtes aux lettres pour rappeler aux électeurs inscrits de ne pas oublier d'aller voter mardi 2 novembre. Nous sommes au QG du Parti démocrate du Nouveau-Mexique, à Albuquerque, la capitale économique de cet Etat du sud-ouest.

Les démocrates ont installé leur centre névralgique dans une ancienne supérette, au 3301 Central Avenue, sur un tronçon de ce qui fut autrefois la Route 66. L'atmosphère est joyeuse et chaotique, martiale aussi. Au rez-de-chaussée, on ferme les enveloppes du grand mailing. Plusieurs dizaines de volontaires prêtent leur concours. Moyenne d'âge 30 ans, tendance bobo. Deux pièces plus loin, voilà le bataillon des téléphonistes. Ils appellent inlassablement les citoyens. Mot d'ordre: Get out the vote.

366 voix d'écart pour Al Gore en 2000

Le taux de participation sera en effet crucial. Plus il sera élevé, plus il devrait favoriser John Kerry. A côté, c'est le terminal à pizzas, alimenté en flux tendu par des livreurs rigolards. «Nous n'avons même plus le temps de sortir pour manger, c'est dix-huit heures par jour, c'est la guerre, dit Ruben Pulido, directeur de la communication de la campagne Kerry à Albuquerque. La mobilisation est extraordinaire! Vous avez vu cette ruche? Nous avons des centaines de volontaires, et la liste s'allonge tous les jours. L'occasion est unique: rendre le pays à sa classe moyenne. Vous verrez, poursuit Ruben Pulido, il n'y a pas photo entre notre quartier général et celui des républicains, ils sont une dizaine tout au plus. Allez-y, mais je ne suis pas sûr que vous pourrez entrer. Ils ont honte d'être ridicules.»

Avant d'aller à la base du GOP (Grand Old Party), quelques mots sur le Nouveau-Mexique, l'un de ces «swing states» où pourrait bien se jouer l'accession à la Maison-Blanche. En 2000 déjà, le recomptage des voix, occulté par celui de Floride, avait donné ici in extremis l'avantage à Al Gore avec un écart de 366 voix (0,06% des suffrages), ce qui lui avait permis d'empocher les cinq grands électeurs. La course, cette année, est tout aussi serrée. Les derniers sondages donnent 48% à Kerry contre 46% à Bush. Du coup, les deux candidats multiplient les apparitions pour arracher la décision.

Les démocrates disposent d'un allié de poids en la personne du gouverneur Bill Richardson, qui fut sous Clinton ministre de l'Energie et ambassadeur des Etats-Unis à l'ONU. Très populaire, le gouverneur est surtout l'Hispanique le plus connu du pays. De mère mexicaine et de père new-yorkais, il incarne à lui tout seul le Nouveau-Mexique, l'Etat le plus latino des Etats-Unis. Les Hispaniques représentent 43% d'une population de près de 2 millions d'habitants auxquels il convient d'ajouter 10% de Native Americans (les Indiens, Navajos et Pueblos). Au total, les minorités sont ainsi majoritaires au Nouveau-Mexique. Un cas qui pourrait bien préfigurer celui du pays, anticipent certains démographes. «On exagère largement le côté «laboratoire ethnique» de l'Etat, tempère William Waters, éditorialiste du journal The Santa Fe New Mexican. N'oublions pas que deux tiers des Hispaniques ici ne sont pas des immigrés, mais les descendants des colons espagnols du XVIIe siècle. C'est une sacrée différence avec la Californie et la Floride, par exemple, où la population latino est arrivée récemment.»

Estado Unidos

George Bush et John Kerry, eux, ne font pas la différence. Quand ils descendent au Nouveau-Mexique, ils font appel à leurs hermanos pour devenir président des Estados Unidos. En juillet 2003, les Hispaniques sont officiellement devenus la première minorité des Etats-Unis, devant les Noirs, selon le Bureau fédéral du recensement. Ils sont 39,9 millions (13,7%), contre 35,6 millions pour les Afro-Américains. Selon les mêmes calculs, les Hispaniques seront 25% en 2050. Comment votent-ils? A priori, plutôt démocrate, mais c'est en train de changer. D'ailleurs c'est là l'une des questions que nous allons poser au QG républicain.

L'accueil est glacial, mais il est possible d'entrer. Le contraste avec le bazar démocrate de Central Avenue est saisissant. Nous sommes ici dans un long bureau climatisé d'un centre d'affaires en périphérie. Peu de monde, des femmes d'une cinquantaine d'années, suspicieuses, et un jeune homme bondissant. C'est le chef. Hi, how you're doing!, lance Scott Jennings, un gars de Louisville, Kentucky. Il a 27 ans et dirige la campagne de Bush à Albuquerque.

«Je suis ici depuis février, le parti n'avait plus besoin de moi au Kentucky car l'Etat est gagné quoi qu'il arrive. J'ai de grands espoirs. Nous allons arracher le Nouveau-Mexique aux démocrates. Ils ont inscrit 100 000 électeurs sur les listes, deux fois plus que nous, mais ce n'est pas grave. Le plus important, ce sont les latinos. Ils votaient démocrates, mais ils ont besoin de valeurs et de morale. Ils sont comme nous: pro-life (anti-avortement) et pro-mariage traditionnel (opposés aux unions homosexuelles). Chaque jour, nous convertissons des dizaines d'électeurs. Quoi? Il n'y a presque personne dans nos bureaux? C'est vrai. Contrairement aux démocrates, qui salarient 300 personnes, je n'en paie qu'une dizaine. Nos volontaires sont tellement enthousiastes qu'ils font du porte-à-porte gratuitement!»