La grande colère de la monarchie saoudienne

Monde arabe L’Arabie saoudite multiplie les coups de sang

Du Yémen à la Syrie, elle est sur tousles fronts

Le cliché voudrait que tout le Moyen-Orient retienne son souffle dans l’attente d’un accord à Lausanne entre Téhéran et Washington à propos du nucléaire iranien. Or, il n’en est rien. C’est même le contraire qui est en train de se produire: tandis que ces derniers jours sur les rives du lac Léman étaient peut-être en train de se dessiner les futures grandes lignes de la région, les rebondissements, les coups de force et les coups de théâtre n’ont cessé de se multiplier. En toile de fond: les ambitions saoudiennes, mises à mal par un éventuel retour en grâce de l’Iran après qu’il a été un pays paria pendant plus de trois décennies.

Dans les couloirs du Beau-Rivage Palace, les chefs de la diplomatie américaine et iranienne John Kerry et Mohammad Javad Zarif ne manquent pas de sujets de conversation. Une guerre ouverte au Yémen; la création d’une sorte d’OTAN sunnite réunissant les principaux pays arabes; mais aussi la prise par un groupe islamiste (Al-Nosra) de l’importante ville syrienne d’Idlib ainsi que, selon des informations non confirmées, la chute de Tikrit, le dernier verrou qui empêchait encore une future offensive contre Mossoul, le principal bastion de l’Etat islamique en Irak…

Il fait peu de doutes qu’un fil relie tous ces événements aux discussions de Lausanne. Voilà des mois que Riyad avait prévenu: un accord sur le nucléaire ne l’empêchera pas de continuer de considérer Téhéran comme son «archi-rival» dans la région. En lançant leurs avions de chasse au Yémen, les dirigeants saoudiens exacerbent la tension et pointent du doigt l’Iran, qu’ils accusent de soutenir à bout de bras les forces houthistes (chiites) dans leur avancée vers le sud du Yémen.

La prise d’Idlib, en Syrie, par le Front Al-Nosra, affilié à Al-Qaida? Elle aurait sans doute été impossible sans l’appui de l’Arabie saoudite et de la Turquie. Elle représente en tout cas une sévère mise en garde au régime de Bachar el-Assad et, à travers lui, à son parrain iranien.

Une autre nouvelle, passée presque inaperçue en Occident, mais qui a fait les choux gras de la presse coréenne: l’Arabie saoudite vient de signer un accord avec Séoul selon lequel Riyad va construire au moins deux réacteurs nucléaires grâce à la technologie coréenne.

Un contrat de 2 milliards de dollars qui est surtout une forme de rappel: quel que soit le résultat des discussions de Lausanne, l’Arabie saoudite se réserve le droit d’atteindre le niveau de développement de l’Iran en matière d’enrichissement de l’uranium. Jusqu’au dernier moment, la semaine dernière, Riyad a aussi tenté d’embarquer le Pakistan dans ses opérations militaires au Yémen. Islamabad a poliment refusé l’offre. Mais, sur le plan symbolique, est marquée l’existence d’un axe fort avec un détenteur de la bombe atomique.

Il y a quelques semaines, le prince Turki al-Faisal, celui qui était alors le chef des services de renseignement saoudiens, mettait en garde publiquement: «Notre lune de miel avec les Etats-Unis approche de son terme.» Un moyen de prolonger malgré tout l’idylle? De fait, Washington n’a cessé ces derniers jours d’insister sur le fait que l’offensive saoudienne au Yémen a été accomplie avec son plein assentiment, mais aussi grâce à sa collaboration en termes de renseignements militaires.

De la même manière, alors que les forces américaines étaient restées jusqu’ici en retrait dans la bataille de Tikrit, elles ont bombardé ces derniers jours les positions de l’Etat islamique, en le faisant clairement savoir. Cet appui aérien semble être un contresens, à première vue, puisqu’il aurait permis l’avancée décisive sur le terrain de l’armée irakienne et, surtout, des milices chiites iraniennes qui combattent à ses côtés. Mais ces opérations donnent toutefois le premier rôle aux Américains et minimisent en quelque sorte celui joué par Téhéran.

«Les Américains et les Saoudiens ont l’habitude de ce genre d’exercice, dans lequel ils collaborent à moitié et s’accommodent de leurs divergences», note sur son blog Khalid al-Dakhil, un politologue établi à Riyad.

«Nous ne sommes pas des va-t-en-guerre. Mais si les tambours se mettent à résonner, nous sommes prêts à y aller», affirmait mercredi Saoud al-Faisal, le ministre saoudien des Affaires étrangères. Un message entendu sans doute jusqu’à Lausanne.

Un responsable saoudien: «Notre lune de miel avec les Etats-Unis approche de son terme»