La grande course à la francophonie

Diplomatie La campagne bat son plein pour le postede secrétaire général de l’Organisation internationale dela francophonie

Cinq candidats sont en lice pour succéder au Sénégalais Abdou Diouf

La Suisse choisira son poulain dans la dernière ligne droite

Ce devrait être l’accord général en faveur d’une personnalité. Pour l’heure, c’est la grande compétition. Le poste de secrétaire général de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF) est en jeu. En place depuis 2002, l’ancien président sénégalais Abdou Diouf, 79 ans, se retire. Les chefs d’Etat des 57 pays et territoires membres de plein droit de l’OIF devront décider, peut-être en dernière minute, au sommet de l’organisation, les 29 et 30 novembre à Dakar. Comme d’autres pays, à ce stade, la Suisse n’a pas de favori.

Il y a 12 ans, Abdou Diouf, auréolé de l’image d’un président qui a fait avancer la démocratie dans son pays, s’est imposé sans peine et sans embûches sur son chemin. Il a pris une place qui n’a connu, depuis l’avènement de l’OIF, que deux occupants: dans les premiers temps, de 1997 à 2002, ce fut l’Egyptien Boutros Boutros-Ghali.

Une forme de tradition de l’organisation veut que les pays africains s’entendent entre eux pour choisir un candidat. Une règle non formelle veut en effet que le secrétaire général vienne d’Afrique, tandis que l’administrateur est envoyé par un pays du Nord. L’actuel administrateur, Clément Duhaime, nommé par Abdou Diouf en 2005, est Québécois.

Ce système d’entente préalable a été favorisé par la France, qui a exercé une pression plus ou moins discrète en faveur d’un candidat, tout en le proposant à l’assentiment de la majorité des gouvernements. L’ancien leader sénégalais a été sollicité par Jacques Chirac.

Maintenant, la concorde fait défaut. Cinq postulants sont proposés par leur Etat, à l’adresse de la République démocratique du Congo, qui préside l’OIF jusqu’à fin novembre. Le Mauricien Jean Claude de l’Estrac a commencé les manœuvres au printemps. L’ancien président burundais Pierre Buyoya est aussi en lice, et plus récemment, c’est la Canadienne d’origine haïtienne Michaëlle Jean qui est entrée dans la danse, avec une détermination marquée, et un appui massif des entités qui la défendent, le Canada, le Québec et le Nouveau-Brunswick, ainsi qu’Haïti.

Le jeu paraît tout à fait ouvert, ce qui déconcerte les gouvernements et leurs émissaires. Un connaisseur raconte que «chacun guette autour de lui, et tout le monde se regarde en chiens de faïence. De nombreuses jalousies nationales et régionales vont entrer en ligne de compte.»

Aux yeux de certains, l’Afrique de l’Ouest aurait presque un droit d’option sur le siège, mais aucune candidature n’en émane. Du centre du continent, depuis la Guinée équatoriale, Henri Lopes redit bien son appétit depuis une première tentative en 2002. Pourtant, le pays est plutôt hispanophone et lusophone, et lui-même semble avoir peu de chance de l’emporter. Michaëlle Jean brise le principe implicite d’un secrétaire général d’Afrique, et bouscule une donne déjà confuse. Pierre Buyoya a l’atout d’être le seul ancien chef d’Etat du lot, il connaît bien les mécaniques diplomatiques et a ses entrées au sein de l’Union africaine. Mais il a été porté au pouvoir à deux reprises par des coups d’Etat, ce qui ne constitue pas un pedigree spécialement honorable.

Ces atouts divers, et ces contre-arguments, pourraient favoriser Jean Claude de l’Estrac. On cite son rôle, dépeint comme précieux, pour la résolution de la crise de pouvoir à Madagascar, dans laquelle il s’est impliqué à titre de secrétaire général de la Commission de l’océan Indien. Toutefois, au jeu des alliances, la petitesse de Maurice est décrite comme un handicap.

Nombreux sont ceux qui ont espéré le maintien dans la course de Dioncounda Traoré, président par intérim en 2012-2013 d’un Mali en pleine tourmente. Une figure qui aurait pu rassembler largement, mais il s’est désisté.

Conséquence, la compétition va encore durer, et les campagnes des prétendants s’intensifier jusqu’à la réunion de Dakar. D’autant que «le grand arbitre ne se prononce pas», relève-t-on. La France a d’abord rêvé d’une candidature nationale, l’ancien maire de Paris Bertrand Delanoë ou la ministre Ségolène Royal. En pure perte. Alors qu’elle baisse ses apports financiers depuis des années, elle semble aussi s’effacer face à l’OIF, laissant le champ libre à d’autres. Ce qui pourrait permettre une montée en puissance du Canada par le biais de Michaëlle Jean, d’autant que certains prêtent à la France une attention soutenue à sa candidature. Futur président de l’OIF pour deux ans, après le sommet, et pays du sortant, le Sénégal, lui, assure ne pas avoir de poulain.

Comme d’autres pays, la Suisse, elle, va continuer de regarder les coureurs un moment, avant de choisir. Jusqu’ici, trois d’entre eux se sont présentés à Berne dans le cadre de leur tournée, Michaëlle Jean, Pierre Buyoya et Jean Claude de l’Estrac. Selon Jacques Lauer, chef du Service de la francophonie au Département des affaires étrangères, «tout est encore ouvert».

De fait, les responsables helvétiques veulent voir où va souffler le vent. Dans les termes du diplomate, «la Suisse veut garder une grande marge de manœuvre, afin de pouvoir identifier le candidat du consensus». Ce qui signifie qu’elle pourrait se décider au dernier moment, à Dakar, en espérant qu’une coalition finisse par émerger en faveur d’une personnalité. Une prudence avivée par le fait qu’une candidature inattendue pourrait encore surgir durant ces six semaines.

«Chacun guette autour de lui, et tout le monde se regarde en chiens de faïence. Des jalousies régionales vont entrer en ligne de compte»