La grande fronde des Hongkongais

Chine Les manifestations en faveur de la démocratie se poursuivent

Les milieux économiques craignent un affaiblissement de la place financière

Mise à jour, 07h30: «Les fondateurs d’Occupy Central ont dit à plusieurs reprises que si le mouvement devenait incontrôlable, ils appelleraient à y mettre un terme. Je leur demande maintenant de respecter leur engagement et de mettre immédiatement fin à leur campagne», a déclaré ce mardi Leung Chun-ying, le chef de l’exécutif de Hong Kong.

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Ivan n’en revient pas. Tard dimanche soir, à Kowloon, alors qu’il rentre de l’hôtel où il travaille, il a «vu les infos à la télé qui montraient la police prête à tirer avec des fusils. Alors je me suis dit que je devais venir ici, soutenir ceux qui étaient dans la rue.» Il est arrivé vers 2 heures du matin, avec des fleurs dans son sac à dos. «Si la police charge, je veux faire comme sur cette photo noir et blanc lors de la guerre du Vietnam: offrir une fleur, la paix aux policiers, sourit-il. Nous voulons la démocratie, mais sans violence.»

Ce lundi matin, après une nuit blanche, Ivan se repose, couché à même le sol à l’intersection entre deux artères de Mong Kok. A cette heure, d’habitude, ce quartier populaire de Hongkong, sur le continent, grouille de voitures et de bus. Mais là tout est calme. En guise de déjeuner, le jeune homme de 24 ans, qui participe à sa première manifestation, attrape un hamburger, tendu par un des manifestants qui assure le ravitaillement. Ils sont une centaine, entourés par deux à trois fois plus de passants qui les observent, les encouragent, tandis que d’autres Hongkongais continuent d’arriver pour grossir les rangs. Quelques heures plus tard, ils seront des dizaines de milliers. Avec, pour symbole, un ruban jaune, et un parapluie pour se protéger de la police.

Depuis dimanche, Hongkong est «occupée». Parti du quartier général du gouvernement, le mouvement de «désobéissance civile» a gagné celui des affaires, Central, puis d’autres sur l’île mais aussi de l’autre côté de la baie. Malgré les appels des autorités à cesser cette occupation, des centaines de milliers de personnes battent à présent le pavé, provoquant les plus grandes manifestations depuis la rétrocession de la région administrative spéciale à la Chine, en 1997. Une deuxième nuit blanche d’occupation se prépare, suite d’un mouvement initié par la grève des étudiants, amorcée il y a une semaine, et qui a conduit à l’arrestation de leurs leaders, relâchés depuis.

Les jeunes ne sont plus seuls. Une large frange des Hongkongais sont à leur tour descendus dans la rue. A Mong Kok, un père portant sa fille sur ses épaules lui explique l’importance du mouvement; le patron d’un magasin de photo apporte son soutien, des retraités encouragent ceux qui ont passé la nuit à poursuivre leur action pour construire un futur «démocratique».

Le 31 août, le comité permanent de l’Assemblée populaire de Chine a adopté une réforme du mode d’élection du prochain chef du gouvernement, en 2017. Une réforme que le comité estime respecter les principes d’«un pays, deux systèmes» et de «Hongkong administrée par les Hongkongais», évoquant aussi un «grand progrès de la société hongkongaise».

Dans le détail, chaque électeur pourra bien voter, mais son choix pour le successeur de C. Y. Leung sera restreint à «deux ou trois» candidats, qui devront au préalable recueillir le soutien d’un comité électoral contrôlé par Pékin. Elu en 2012, l’actuel chef de gouvernement de la région administrative spéciale soutient cette réforme qualifiée de trahison par les démocrates. Ils espéraient un «vrai suffrage universel».

Alors que la chaleur accable l’avenue désormais déserte de Mong Kok, K. C. Liu profite de l’ombre des immeubles pour observer, au loin, les manifestants. Né à Hong­kong, ce retraité est accompagné de sa femme et de quelques amis qui semblent consternés. «Ils sont fous, ils piétinent l’ordre et ruinent notre réputation. Voilà ce qui se passe lorsqu’il y a trop de démocratie. Tous ces gens, où étaient-ils lorsque la reine d’Angleterre décidait seule le nom du gouverneur? Je ne comprends pas pourquoi ils refusent l’arrangement de Pékin, qui nous offre plus que ce que les Britanniques n’ont jamais fait. J’espère que la police va vite les faire partir.»

«Hongkong est habituée aux manifestations, rappelle Jean-Philippe Béja, établi sur l’île et chercheur au Centre d’études français sur la Chine contemporaine. Le 1er juillet, 500 000 personnes s’étaient rassemblées pour cette même cause. En 2012, la contestation, avec succès, d’une réforme de l’éducation s’était aussi faite massivement dans la rue. En 2010, c’était contre un projet ferroviaire. Là encore un succès. Cette fois, en revanche, ce sera plus difficile, car Pékin ne reviendra pas en arrière sur un sujet aussi sensible.»

Jusqu’à présent, C. Y. Leung refuse toute négociation et qualifie les manifestations d’illégales. Pour sortir de ce qui ressemble à «une impasse, sa démission paraît inéluctable», juge Kui-Wai Li, professeur d’économie à la City University de Hong­kong et auteur d’Economic Freedom. Lessons of Hong Kong. Il estime que son départ, réclamé par nombre de manifestants, «offrira au mouvement l’occasion de rebondir, et de calmer la situation. N’importe qui d’autre sera meilleur que lui.»

Lundi, Londres a fait part de sa préoccupation et appelé les parties à se parler de façon «constructive». Peu après, Pékin répliquait qu’il s’agissait d’une affaire purement interne et demandait aux autres nations de se tenir à l’écart.

Pour la suite, les démocrates espèrent encore avoir une carte à jouer début 2015. Le Legco, le parlement de Hongkong, se prononcera sur les réformes constitutionnelles. Deux tiers des voix sont requises, or les partis de droite, en faveur de la démocratie, en détiennent u n peu plus d’un tiers. A cinq voix près.

Les jeunes ne sont plus seuls. Une large frange des Hongkongais sont descendus dans la rue