Trois lettres, des remontrances et un calendrier. Voici ce que l'Union européenne (UE) propose pour remédier aux dysfonctionnements à l'origine de la panne d'électricité géante survenue samedi vers 22heures. A peine arrivé lundi à son bureau, le commissaire européen à l'Energie, Andris Piebalgs, a adressé trois courriers: aux opérateurs des réseaux électriques, et aux organes chargés de la coordination de la distribution, et de l'exploitation des systèmes de transmission. Y figure le même rappel à l'ordre: «Bien que ces interruptions aient été courtes précise le commissaire, elles sont inacceptables. Le marché interne de l'UE exige les meilleures garanties de sécurité énergétique.»

C'est peu. Mais logique. Car derrière ces remontrances rapides se cache un aveu d'impuissance de l'Union après ce black-out, dont plus de 10 millions de personnes ont été victimes. La Commission européenne a beau avoir rappelé lundi qu'une discussion cruciale est prévue en janvier 2007 sur le «paquet énergie» - soit l'ensemble de mesures que les Vingt-Cinq envisagent d'adopter pour sécuriser leur approvisionnement, et leur consommation -, l'heure reste dans ce domaine sensible à la réflexion plus qu'à l'action.

«Les structures de coordination informelles ne suffisent plus, admet le porte-parole d'Andris Piebagls. Nous devons créer un groupe européen d'opérateurs capable d'imposer des normes techniques aux Etats-membres. C'est le seul moyen d'éviter de nouvelles pannes.» Ce groupe aurait pour mission de recenser les points fragiles du réseau actuel, de collecter le plus d'informations possible sur la vulnérabilité de ses interconnexions, et de financer des études de faisabilité. Il pourrait être placé sous l'autorité d'un «coordinateur énergétique» européen.

«Plus sollicitées, plus connectées, plus fragiles»

Derrière les termes techniques, le dilemme est politique pour Bruxelles. D'un côté, la Commission n'a cessé de plaider pour la libéralisation du marché de l'électricité, qui entraîne un accroissement des flux électriques sur les réseaux transfrontaliers. De l'autre, les infrastructures n'ont pas suivi. Les standards techniques diffèrent de part et d'autre de certaines frontières. La capacité des lignes à haute tension n'a pas été augmentée pour répondre aux nouvelles exigences de la demande. «Nos infrastructures électriques sont plus sollicitées, plus connectées: donc plus fragiles», décode un expert de l'ETSO, l'association européenne des opérateurs de transmission électrique.

L'écueil principal est financier. Il manque à l'Europe, où la consommation énergétique croît d'environ 3% par an, de nouvelles infrastructures, tant pour produire différemment - c'est le défi des énergies propres - que pour assurer une distribution sûre de l'électricité produite. En 2004, l'Agence internationale de l'énergie atomique estimait à 1600 milliards d'euros les besoins de l'UE.

Or qui dit raisonnement à l'échelle de l'Union dit partage équitable des coûts, respect des déséquilibres régionaux... Mais aussi, sécurité des investissements: «Ces dépenses lourdes ne peuvent être consenties par les opérateurs privés qu'avec le soutien financier des Etats, et des perspectives commerciales à long terme», reconnaît le porte-parole d'Andris Piebalgs. La Commission se dit prête à financer des études. Elle a déjà retenu 42 projets pilotes pour son projet de «réseau énergétique transeuropéen».

L'autre écueil provient de l'héritage énergétique. Une étude suisse publiée en avril 2006 par l'Office fédéral de l'énergie (OFEN) dénonce notamment la centralisation trop grande du réseau européen, conçu pour alimenter l'ensemble de la demande par des grandes centrales à travers des lignes à haute tension. Rainer Bacher, chef de la section Réseaux à l'OFEN, plaide dans ce texte pour un réseau décentralisé, avec davantage d'interconnexions, et plus de sites de production. Une autre idée d'avant-garde est celle de «hubs énergétiques», sortes de points-relais, sur laquelle travaille un groupe de chercheurs de l'Ecole polytechnique fédérale de Zurich. Avec cette conviction dont la panne de samedi a démontré le bien- fondé: une réorganisation du transport de l'énergie est indispensable pour éviter le collapsus du réseau électrique.