C'est dans la soirée que l'incident diplomatique éclate. Lorsque le premier ministre, Benjamin Netanyahou, annule un dîner prévu hier avec le secrétaire au Foreign Office. Même si c'était de manière brève, Robin Cook s'était entretenu avec des Palestiniens dans l'après-midi, lors de sa visite sur le site de la colonie israélienne de Har Homa à Jérusalem-Est.

D'abord, tout se passe comme du papier à musique: le chef de la diplomatie britannique, dont le pays préside actuellement l'Union européenne (UE) rencontre des responsables israéliens. Mais il franchit ensuite un barrage routier de l'armée, situé à proximité, et parle quelques minutes avec des responsables palestiniens, dont Salah Tamari, député de Bethléem en Cisjordanie. Dans les rangs des autorités israéliennes, c'est l'ire, puis une protestation officielle. «M. Cook, en rencontrant des Palestiniens à Har Homa, a violé tous les engagements qui avaient été pris auparavant sur l'organisation de cette visite», affirme à la presse le directeur général des affaires étrangères, Eytan Ben-Tzur. «Le ministre britannique a ainsi créé un précédent qui n'avait pas lieu d'être et exprimé une opinion biaisée», ajoute-t-il. «Jérusalem n'est pas l'affaire de l'Europe.»

Des rubans de goudron

Auparavant, Robin Cook avait longuement contemplé la colline de Har Homa, écoutant les explications successives de Dan Naveh, secrétaire du gouvernement israélien, et d'Amos Radian, conseiller politique du maire israélien de Jérusalem. Les travaux de terrassement sont terminés depuis trois mois, des rubans de goudron encerclent les principaux lotissements, mais aucune activité particulière ne se remarque sur la colline. Tout paraît en suspens, comme en attente d'une décision qui ne peut être que politique.

Le regard du secrétaire au Foreign Office découvre la topographie des lieux – Har Homa se dresse entre Bethléem et le Kibboutz Ramat Rachel – il en décode les dangers potentiels. Le vent froid soulève une de ses mèches rousses, il la rabat nerveusement. Protégé par un cordon de gardes du corps britanniques et israéliens, Robin Cook ignore les porteurs de pancartes, qu'ils soient pacifistes ou militants de la droite nationaliste et religieuse israélienne. Les inscriptions varient d'un camp à l'autre; les uns défendent les Accords d'Oslo, les autres s'opposent violemment à toute initiative européenne. Insultes et menaces fusent d'un camp vers l'autre; certaines visent directement les membres de la délégation britannique, mais ceux-ci ne perdent pas leur flegme.

Dans la vallée se niche le gros bourg de Beit Sakhur. Les notables de la seule localité à majorité chrétienne de Cisjordanie l'attendent au pied de la colline. Ils réclament de lui «une intervention énergique des pays européens pour empêcher ce projet de colonisation israélienne, qui aura pour effet, soulignent-ils, de dresser un quartier israélien entre plusieurs localités palestiniennes, dont Beit Sakhur, et Jérusalem». Le paysage - encore biblique à cet endroit - sera alors entièrement bouleversé. Robin Cook monte dans sa limousine pour prendre la route de Jérusalem; il est alors hué par des colons. Le visage aux traits tirés, il confie à ses collaborateurs que «la situation devient chaotique». A Gaza, quelques heures plutôt, il avait déjà dit aux représentants de la presse qu'«Israël doit cesser sa politique de colonisation. C'est la condition sine qua non pour une relance du processus de paix». Le ton était donné. Celui de la fermeté à l'égard d'Israël.

L'extrême droite se déchaine

Durant la nuit de lundi à mardi, des inscriptions avaient été sprayées sur la façade du consulat britannique de Jérusalem. Elles disent, ces inscriptions, que «Robin Cook est antisémite», que « la colline de Har Homa restera juive pour toujours». Les milieux d'extrême droite se déchaînent. Ils se sentent appuyés par le premier ministre Netanyahou. Celui-ci n'avait-il pas affirmé que l'initiative de Robin Cook était vouée à l'échec... Pourtant le secrétaire au Foreign Office insiste. Au nom de Yasser Arafat, il propose de mettre sur pied une commission europalestinienne sur la sécurité. A Jérusalem, il soumettra à Benjamin Netanyahou un plan de retrait israélien immédiat de Cisjordanie. Mais le Premier ministre israélien l'aurait rejeté, sans même l'étudier. Auparavant le secrétaire au Foreign Office avait rencontré Fayçal el Husseini, le leader palestinien de Jérusalem-Est, puis des responsables israéliens du Mouvement la paix maintenant.

L'Union européenne, tout en faisant bien attention de laisser la préséance à la diplomatie américaine, paraît ne plus vouloir se contenter de jouer les seconds rôles au Proche et Moyen Orient. Et ce d'autant qu'elle est le principal bailleur de fonds dans cette partie du monde. En sa qualité de représentant de la présidence de l'Union européenne, Robin Cook devait inciter à plusieurs reprises les dirigeants américains à réactiver d'urgence le processus de paix. Mais au sein même de l'Administration Clinton des voix se font déjà entendre – jusqu'à Jérusalem – pour critiquer sa présence à Har Homa.