Le Temps: Pourquoi ces attentats, ce mois de juillet, à Londres? Comment l'interprétez-vous?

Yasmin Alibhai-Brown: Je ne sais pas pourquoi ils se sont fait exploser à Londres. Londres était la ville la plus anti-guerre dans pratiquement tout l'Occident. Je pense qu'ils appartiennent à un état d'esprit anarchiste, destructeur, qui utilise n'importe quelle cause, qui ressemble aux groupes terroristes des années 70-80. C'est différent des gens qui soutiennent (ou qui ne critiquent pas) les kamikazes en Palestine, parce qu'ils sentent que le combat est tellement inégal là-bas, et que les kamikazes n'ont aucune autre arme que leur corps… Je ne dis pas que l'un est mieux que l'autre, ou pire, mais je ne crois pas que ceux qui se sont fait exploser à Londres avaient de réels motifs politiques. Quelque chose leur est arrivé, qu'il faudra éclaircir. On leur a lavé le cerveau. Ce qui me frappe, c'est qu'en Bosnie, les Serbes ont massacré 8000 hommes à Srebrenica, mais les musulmans de là-bas ne sont pas devenus des kamikazes. Alors, que se passe-t-il ici? Une des raisons est que la Grande-Bretagne est un pays où le sentiment d'appartenance est très difficile pour un immigré.

– Pourquoi?

– Parce qu'on ne vous accepte pas. Jamais.

– Vraiment? Voilà qui détruit le cliché de la Grande-Bretagne multiculturelle…

– Puisque je vous le dis. Qui pourrait être plus intégrée que moi? Je viens de recevoir un e-mail d'un «patriote anglais», parce que j'avais écrit dans l'Evening Standard ma crainte pour mon fils avocat, 27 ans, qui vient d'épouser une Anglaise. Il est grand, a le teint très noir, il est fier. Et j'ai peur pour lui, avec cette doctrine policière du «tirer pour tuer»… Eh bien, ce patriote m'écrit que mon fils devrait être tué, que des gens comme moi méritent tout ce qui leur arrive…

– Mais cela se passe dans le monde entier, ce racisme existe ailleurs…

– Sans doute, mais il existe une mentalité britannique particulière, qui vous fait comprendre que vous ne pouvez jamais devenir vraiment britannique.

– N'est-ce pas moins présent à Londres?

– C'est mieux à Londres, qui est une ville merveilleuse, mais aujourd'hui des chroniqueurs blancs, même parmi la gauche libérale, se mettent à écrire qu'ils sont fiers de ne connaître aucun ami de couleur, ou qu'il y a trop de présentatrices indo-pakistanaises à la télévision! Le racisme est mieux caché ici, c'est tout! La bonne nouvelle, c'est que la Grande-Bretagne a le taux le plus élevé de mariages raciaux mixtes au monde, et que ces couples ont le plus haut quotient d'enfants dans le pays. Tout cela est vrai. Mais lorsque des Blancs de la classe moyenne disent vivre dans un monde qui n'est que blanc, et qu'en plus ils en sont fiers, c'est alarmant.

– De quand date cette évolution, et quelle en est sa cause?

– Elle est récente. Je l'explique parce qu'enfin, après des décennies durant lesquelles seules les classes pauvres ont été confrontées à l'immigration, la classe moyenne voit émerger une concurrente d'origine immigrée, qui postule pour les mêmes jobs qu'elle, qui fréquente les mêmes écoles… Ce n'est plus seulement une abstraction dont on cause dans les salons.

– Mais quel rapport avec les kamikazes du 7 juillet?

– Leur sentiment d'aliénation est renforcé par ce racisme latent. Que faut-il pour appartenir au monde de ceux qui nous demandent de nous intégrer? Et pourtant, c'est leur seule patrie, ils ne survivraient pas un instant dans leur pays d'origine.