Cela ressemble à la manœuvre de dernière chance. Courant février, un groupe de diplomates athéniens est arrivé à Moscou pour tenter de relancer le projet d'oléoduc gréco-russe dans les Balkans: 300 km de pipeline entre les ports de Bourgas (Bulgarie) et Alexandroupolis (Grèce orientale). Ce dossier vieux de dix ans est aujourd'hui donné perdant face à son concurrent américain partant lui aussi de Bourgas mais évitant la Grèce pour filer directement vers l'Ouest en direction du terminal de Vlore, en Albanie, à travers la Macédoine (900 km). Pour le gouvernement grec, l'enjeu est énorme. Il s'agit non seulement de contrôler une partie du transit du pétrole sibérien vers la Méditerranée mais également d'assurer des débouchés à sa flotte de tankers.

Athènes est cependant très isolée. Ses deux alliés, la Russie et la Bulgarie, semblent avoir jeté l'éponge. Il y a six mois, le premier ministre russe, Mikhaïl Fradkov, n'hésitait plus à remettre en question les longues années d'études de faisabilité. Si le Kremlin a tenté de rectifier le tir, les choses ne se sont pas arrangées. La tentative de fusion entre les deux géants de l'énergie russe, Gazprom et Rosneft, a échoué. Et, de guerre lasse, Sofia s'est officiellement engagée, fin décembre 2004, dans l'autre oléoduc dont le tracé évite soigneusement la Grèce.

La «trahison» de Sofia

«Le tracé Bourgas-Alexandroupolis est estimé à 700 millions d'euros. Je ne m'explique pas comment l'autre oléoduc, qui est trois fois plus long, ne peut coûter que 890 millions d'euros», s'interroge le ministre grec du Développement, Dimitris Sioufas. Le projet de la firme américaine AMBO (Albanian, Macedonia and Bulgarian Oil Corp., un consortium réunissant sept grandes compagnies pétrolières des Etats-Unis, d'Europe occidentale et du Japon) est pourtant bien ficelé. Techniquement, l'existence d'une ligne de chemin de fer entre la Bulgarie et l'Albanie devrait faciliter la pose et l'enfouissement du pipeline, y compris dans les passages les plus montagneux. Et, sur le plan financier, le dossier a déjà reçu l'accord de la Banque européenne et de la BERD. Des avantages dont ni Moscou ni Athènes ne peuvent se prévaloir.

Mais c'est sur le terrain diplomatique que le projet gréco-russe semble le plus faible. A l'heure où la Bulgarie négocie, avec l'appui d'Athènes, son entrée dans l'Union européenne (entre 2007 et 2009), la «trahison» de Sofia passe mal. Sans compter que le projet américain fait la part belle à l'Albanie et la Macédoine, deux voisins avec lesquels les Grecs entretiennent des rapports difficiles. Pour certains observateurs, c'est la preuve de l'influence grandissante des Etats-Unis dans la région. En témoigne la reconnaissance, l'été dernier par George Bush, du nom «Macédoine». Un pays que la Grèce continue de désigner par la périphrase «Ancienne république yougoslave de Macédoine», par opposition à la région grecque de Macédoine.

Vu d'Athènes, il s'agirait pour Washington de «punir» l'antiaméricanisme des Grecs, notamment opposés à l'intervention en Irak, et de récompenser ses alliés. Alors que les Bulgares et les Macédoniens se sont engagés aux côtés des forces de la coalition, le Pentagone prévoit de déplacer ses bases européennes de l'Allemagne vers les Balkans. Cinq installations militaires auraient déjà été retenues en Bulgarie, dont l'une près du terminal de… Bourgas.

Après des années d'hésitation, un oléoduc semble donc enfin sur le point de voir le jour. Ted Ferguson, président d'AMBO, vient d'annoncer que les travaux de son projet devraient commencer dans les prochains mois. Le temps presse. Car la Bulgarie pourrait de nouveau changer de camp lors des élections législatives en juin prochain. A Sofia, l'opposition est donnée gagnante dans les sondages. Elle a déjà prévenu qu'elle retirerait d'Irak le contingent bulgare. A Athènes, on chuchote que ce désengagement pourrait en appeler d'autres…