Remaniement ministériel, réunion de l’Eurogroupe à Luxembourg, grève générale annoncée pour la fin de juin. La Grèce, minée par une crise interminable, reste au centre de l’attention. Ecrivain réputé, scénariste, notamment pour le cinéaste Theo Angelopoulos, Petros Markaris est un fin observateur de la Grèce. Il jette un regard sombre sur son pays.

Le Temps: Comment évaluez-vous la situation de la Grèce après le remaniement du gouvernement?

Petros Markaris: Le remaniement a affaibli le gouvernement Papandréou car le premier ministre est lui-même sorti diminué de cette nouvelle crise. Pendant deux jours, mardi et mercredi 14 et 15 juin, le peuple grec a été le spectateur d’une tragicomédie intitulée «l’échec du consensus». Le remaniement du cabinet du premier ministre est la conséquence de cet échec. Le nouveau gouvernement a été composé en fonction des rapports de forces au sein du Pasok (Parti socialiste grec) et non pas en réponse à un souci d’efficacité dont a besoin le pays dans cette période critique et extrêmement grave. Les anciens cadres du parti sont revenus au pouvoir. Mais ils étaient déjà de hauts responsables de l’Etat. Je doute qu’ils aient la volonté d’imposer des mesures aussi douloureuses mais nécessaires que les privatisations.

– Comment la société grecque vit-elle cette période, entre les blâmes européens et les énormes efforts qu’on lui demande?

– Il y a trois sentiments qui dominent. Le premier est celui de la dépression. La vitalité et la bonne humeur des Grecs ont presque disparu. Le deuxième sentiment relève de la fatalité des choses. Les Grecs sont presque convaincus qu’il n’y aura aucune solution à la situation désastreuse du pays. Ils sont persuadés que la classe politique actuelle est incapable de prendre des mesures efficaces pour faire sortir le pays de sa tragique condition. Le troisième sentiment procède de l’outrage. Outrage contre le système politique, outrage contre les pays étrangers et outrage contre l’Union européenne. Ce sentiment est largement répandu, avant tout au sein de la jeunesse.

– La tragédie grecque n’est donc pas qu’un concept littéraire…

– La tragédie est une réalité dans la Grèce d’aujourd’hui et pas une métaphore. Il y a des gens qui ont perdu leur travail. Le taux de chômage est passé à 16%. De nombreuses petites et moyennes entreprises ont été obligées de fermer. Quant à la jeunesse, elle est désespérée. Elle sent que même après avoir accompli des études, elle n’aura presque aucune chance de trouver un emploi dans les secteurs privé et public au moins pendant les deux prochaines générations.

– Le sentiment européen des Grecs a-t-il été fortement malmené?

– Disons qu’il y a une certaine «restructuration» des amitiés. Par exemple, les Grecs avaient ressenti une grande sympathie pour les Allemands. Celle-ci a maintenant disparu à cause des hésitations initiales des Allemands pour aider la Grèce et de certaines déclarations déplacées de la chancelière Angela Merkel contre la Grèce et les Grecs. Mais aussi à cause d’une attitude très agressive des certains journaux allemands envers notre pays. Les Américains en revanche, qui ont toujours été tenus pour responsables de tous les problèmes grecs, sont devenus beaucoup plus sympathiques, en raison sans doute d’un parti pris en faveur de la Grèce.

– Georges Papandréou est issu de deux cultures: grecque et américaine. Est-ce un atout ou un handicap?

– Le handicap de Georges Papandréou n’est pas sa culture gréco-américaine. Son handicap, c’est de n’avoir jamais dit toute la vérité à la population. Il a toujours essayé d’apaiser les Grecs en leur donnant de fausses raisons d’espérer et en cachant la vraie condition du pays. Les gens n’étaient absolument pas préparés au pire, aux sévères mesures préconisées par le gouvernement. Résultat: ils sont déstabilisés et ont perdu totalement confiance en leur gouvernement.

– Au vu des énormes défis à relever, faut-il craindre pour la stabilité démocratique de la Grèce?

– A ce jour, la démocratie est stable et fonctionne. Mais ces derniers jours, il y a eu des attaques quotidiennes contre le système parlementaire et les députés. Ces attaques ont été proférées par des gens très divers, indignés, dont les buts restent très obscurs. Par ailleurs, l’extrême droite est désormais beaucoup plus présente et agressive que par le passé. Ce phénomène est d’autant plus inquiétant que l’extrême droite avait presque disparu après la chute de la junte militaire en1974.

– Que faudrait-il pour faire pour remettre à flot le système de prélèvement d’impôts et empêcher l’évasion fiscale?

– La collecte d’impôts et l’évasion fiscale sont les deux grands problèmes de l’Etat grec. C’est la principale critique des Grecs contre leurs élus. Les gens sont indignés. Le gouvernement a baissé les salaires et les retraites plusieurs fois, mais il est resté spectateur face aux problèmes de fiscalité et d’évasion fiscale, incapable d’imposer des règles strictes ou de mettre en place un système efficace. Ce qui n’arrange rien, c’est le secteur public, qui est corrompu et inefficace.