«Je croyais qu'il avait envie de ce poste, et le voilà qui passe son temps à signer des dédicaces.» «Ferry est un mondain.» Luc Ferry, le ministre de la Jeunesse, de l'éducation nationale et de la recherche, agace le président de la République. L'Express cite ces deux phrases que Jacques Chirac aurait prononcées récemment devant l'un de ses proches. Et cet agacement devient de notoriété publique. Puisque le président aurait commenté ainsi une communication de Luc Ferry à la fin du Conseil des ministres du 30 octobre: «Les questions scolaires se traitent sur le terrain et pas dans les salons ni à travers les rapports.»

Le ministre philosophe n'a pas la cote, ni auprès de ses collègues du gouvernement, ni auprès de l'opposition, ni auprès des syndicats qui lui préparent une fin d'automne agitée avec une grande manifestation le 28 novembre contre la réduction du nombre d'emplois à l'Education nationale. Il n'a pas la cote dans son propre ministère. Ses relations avec Xavier Darcos, ministre délégué à l'Enseignement scolaire, sont exécrables depuis le début de l'été. Au point que Jean-Pierre Raffarin leur a rappelé qu'ils étaient condamnés à s'entendre.

Luc Ferry, le ministre philosophe, la bonne idée saluée unanimement (jusque dans l'opposition) lors de la formation du gouvernement après la victoire de Jacques Chirac à l'élection présidentielle, est devenu en quelques mois le mouton noir de la nouvelle majorité. Jacques Chirac a commencé à douter sérieusement de son ministre lors d'une visite «sur le terrain» dans une école de Troyes, le 14 octobre dernier. Trop distant, trop professoral. Les députés n'aiment pas non plus sa manière de parler et ses citations en latin. Trop littéraire. Le philosophe n'est donc pas assez ministre. Et l'on se plaît maintenant à rappeler qu'il est un ministre de deuxième choix, puisqu'on avait auparavant proposé le poste à Philippe Douste-Blazy, qui l'avait refusé parce qu'on lui demandait en même temps de renoncer à la mairie de Toulouse.

Stature et raideur, voix posée d'enseignant, chevelure abondante, discours articulé, tendu par l'effort pour se faire comprendre de gens qui ne savent pas, Luc Ferry n'est pas un homme proche de la «France d'en bas» chère à Jean-Pierre Raffarin. Lors d'une émission de télévision où il venait parler de son dernier livre, Qu'est-ce qu'une vie réussie? (Grasset), il a mouché avec une surprenante brutalité un interlocuteur qui osait s'interroger sur l'opportunité de poser une telle question au moment où l'on accède à de hautes fonctions, et où l'on semble épargné par les tourments. Le pauvre n'avait rien compris; il confondait la réussite sociale avec la «vie bonne» des philosophes; il était renvoyé à ses chères études, et le ministre philosophe ne lui a plus adressé la parole. Ce livre est d'ailleurs une pomme de discorde dans la majorité gouvernementale. On reproche à Luc Ferry d'avoir pris le temps de finir de l'écrire, et de le publier au moment où l'Education nationale, avec ses centaines de milliers de fonctionnaires, est au bord de l'explosion. On voulait bien un ministre philosophe, mais un philosophe ministre, surtout pas.

Pourtant, personne ne devrait être surpris. Luc Ferry n'a pas la carrière d'un homme d'action. Agrégé de philosophie et de sciences politiques, docteur en sciences politiques, professeur à l'université, auteur de nombreux livres, président du Conseil national des programmes au Ministère de l'éducation nationale sous des gouvernements de droite et de gauche jusqu'à sa nomination de ministre, éditorialiste dans plusieurs magazines, Luc Ferry est exactement ce qu'on appelle un intellectuel. De droite, comme il le dit lui-même. Mais les intellectuels de droite ne plaisent pas beaucoup plus à droite que les intellectuels de gauche. Lorsqu'il écrit sur la vie réussie, sur la vie bonne, il le fait en se penchant sur les propos des philosophes; il confronte la philosophie à la philosophie; il ne se livre pas à une enquête sur la vie quotidienne des Français. Ce recul, cette réflexivité, cette hauteur est prise pour de la suffisance. Jean-Pierre Raffarin est encore décidé à ne pas lâcher son ministre. Un remaniement du gouvernement serait mal venu moins d'une année après la victoire. Mais il lui faudra désormais pas mal d'énergie pour persuader les politiciens, mais aussi Luc Ferry lui-même, que la greffe du philosophe sur la politique n'est pas destinée au rejet.