Tout au long de cette semaine, «Le Temps» à présenté les femmes et les hommes qui joueront un rôle crucial au cœur des institutions américaines après l’élection présidentielle du 3 novembre.

Portraits précédents:

Avant le 8 octobre dernier, le vaste monde ne la connaissait pas. Ce jour-là, le FBI annonce avoir déjoué un plan pour enlever, et probablement tuer, Gretchen Whitmer. En 2020, dans le pays le plus puissant du monde, une douzaine d’extrémistes se sont imaginé qu’en liquidant la gouverneure démocrate du Michigan, ils atteindraient un quelconque but politique. Le choc est tel que la politicienne devient l’emblème de ces élus qui, au sein des institutions américaines, tentent de défendre la raison face à une folie collective croissante.

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De Donald Trump, Gretchen Whitmer n’attendait déjà plus grand-chose avant la mise au jour de ce complot. Mais sa réaction, ce coup-ci, la laisse incrédule. Le président n’offre ni parole de soutien, ni condamnation de ces milices – la gouverneure insiste pour qu’on les désigne comme des «terroristes». «Ç’aurait été l’occasion pour lui de me demander: «Comment allez-vous? Comment va votre famille? Nous sommes souvent en désaccord mais je me soucie de vous», déplore-t-elle quelques jours plus tard. Le chef de l’Etat préfère qualifier, une nouvelle fois, la gestion de la pandémie dans le Michigan de «désastre». Cette semaine encore, il assure que la tentative d’enlèvement «était peut-être un problème, peut-être pas».

Que le champ de tensions entre eux soit si intense ne doit rien au hasard. Femme et démocrate, Gretchen Whitmer dirige un Etat remporté avec un peu plus de 10 000 voix d’avance par le président en 2016. Le Michigan fait partie de ces swing states touchés par la désindustrialisation et qui ont coûté si cher à Hillary Clinton. Pourtant, deux ans plus tard, une vague bleue propulse la quadragénaire au poste de gouverneure avec 10 points d’écart face à son adversaire républicain.

«Libérez le Michigan!»

En 2020, elle comprend très tôt l’impact que la pandémie aura sur ses administrés. Face à l’inaction de Donald Trump, qui prédit que le virus disparaîtra «comme par miracle», elle ne retient pas ses critiques. Cela lui vaut un sobriquet qui la place sur la carte des animosités présidentielles: «la femme du Michigan» («the woman from Michigan»). Mi-mars, lors d’un appel entre les gouverneurs et la Maison-Blanche, elle plaide pour que l’Etat fédéral puise dans ses stocks de masques N95, l’équivalent américain de la norme FFP2. Réponse négative du président. «Cela m’a coupé le souffle, confie-t-elle au New York Times. Il est devenu clair qu’il n’y avait pas de plan à plus large échelle.»

Sa gestion proactive de la pandémie – en particulier à Détroit, ville peuplée à 80% d’Afro-Américains, une population bien plus touchée par le coronavirus – lui permet de reprendre peu à peu le contrôle sur le plan sanitaire. Mais si plus de deux tiers des habitants approuvent les restrictions, le prix politique est lourd. Une économie à l’arrêt. Des attaques croissantes du camp républicain.

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Le 15 avril, des milliers de manifestants, dont certains armés, se regroupent devant le parlement de Lansing, capitale du Michigan. Des hommes équipés de fusils assistent aux délibérations depuis la galerie des visiteurs. La menace de la violence armée apparaît au grand jour, alors que les individus qui seront arrêtés quelques mois plus tard par le FBI complotent déjà. Le 17 avril, Donald Trump lance sur Twitter:

Libérez le Michigan!

L’année 2020 aurait pourtant dû se dérouler différemment pour Gretchen Whitmer. Elue avec le slogan «Réparez ces satanées routes» («Fix the damn roads»), elle comptait poursuivre la rénovation d’infrastructures décrépites. L’irruption du Covid-19 l’a obligée à gérer de multiples fronts de crise.

Cette fille de deux avocats versés dans la chose publique avait déjà fait l’expérience du jonglage entre différentes priorités. Peu avant son élection à la Chambre des représentants du Michigan en 2000, elle apprend que sa mère souffre d’une tumeur au cerveau. Elle passe le début de sa législature à l’accompagner, jusqu’à son décès en 2002. «J’ai surmonté cette période en ne pensant pas aux 100 mètres jusqu’au bas de la rue, mais juste aux cinq suivants», confie-t-elle au Washington Post.

En une quinzaine d’années passées sur les bancs de la Chambre des représentants puis du Sénat du Michigan, elle ne remporte que peu de succès législatifs. Mais une intervention reste en mémoire, car elle porte sur l’une des grandes fractures américaines: le droit à l’avortement.

En 2013, un projet de loi républicain veut obliger les femmes à s’assurer spécifiquement pour avorter, même en cas de viol ou d’inceste. La démocrate monte à la tribune. Explique pourquoi elle s’oppose à une telle proposition. Puis délaisse son script et raconte le viol qu’elle-même a vécu une vingtaine d’années plus tôt: «Il y a des gens dans cette assemblée qui ont vécu des choses que vous ne pouvez même pas imaginer. Vous devez voir le visage des femmes que votre vote affectera aujourd’hui. Vous devez penser aux filles que nous élevons.» Le projet de loi ne verra pas le jour.

C’est peut-être à cette même assemblée que Gretchen Whitmer sera confrontée après l’élection présidentielle du 3 novembre si le résultat du vote populaire est très serré. Car la Constitution américaine permet au parlement local de désigner lui-même les grands électeurs qui, in fine, éliront le président. Or les deux chambres du législatif du Michigan sont en mains républicaines. Selon The Atlantic, «la campagne Trump discute de plans d’urgence» dans ce sens: «En invoquant une fraude rampante, Trump pourrait demander aux parlementaires locaux d’écarter le vote populaire et d’exercer leur pouvoir en désignant directement les grands électeurs.»

Un tel cas de figure – gouverneur démocrate et parlement à majorité républicaine – se retrouve dans trois autres Etats clés: en Caroline du Nord, en Pennsylvanie et dans le Wisconsin. Ces quatre élus joueraient alors un rôle institutionnel déterminant. Nul doute que Gretchen Whitmer espère ne pas en arriver là, et Joe Biden bénéficie chez elle de huit points d’avance sur son adversaire. Mais Donald Trump y fera campagne ce vendredi. Avec, peut-être dans un coin de la tête, «la femme du Michigan».


Profil

1971 Naissance à Lansing, capitale du Michigan.

2000 Election à la Chambre des représentants de l’Etat.

2006 Election au Sénat de l’Etat.

2018 Election au poste de gouverneure.

2020 Le FBI déjoue une tentative d’enlèvement et de meurtre.


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