Montréal ne dort plus. Entre dimanche et lundi, la ville a connu sa 27e nuit d’agitation consécutive. Le bilan est lourd: pompiers et policiers blessés, incendies criminels dans les rues, vitrines et voitures démolies. La métropole québécoise vit depuis près de quatre mois au rythme d’une grève d’étudiants sans précédent. Entre leurs associations et le gouvernement du libéral Jean Charest, le désaccord perdure en raison de la hausse annoncée, en février, des frais de scolarité universitaire pour la rentrée d’automne 2012.

L’adoption vendredi dernier d’une loi spéciale, censée ramener le calme en interdisant les rassemblements, n’a pas eu l’effet escompté. A peine la mesure promulguée, l’un des meneurs estudiantins du mouvement, Gabriel Nadeau-Dubois, a parlé «du meurtre de la liberté d’association et de la liberté de manifester». La cheffe de l’opposition et du Parti québécois, Pauline Marois, a, quant à elle, déploré «un des jours les plus sombres pour la démocratie québécoise».

Une solution semblait pourtant trouvée le 5 mai avec un accord de principe entre les parties. Cette feuille de route prévoyait l’augmentation de 82% des frais annuels d’écolage étalée sur sept ans, plutôt que les cinq prévus initialement. La mesure aurait rapproché la Belle Province (2168 dollars canadiens actuellement) de la moyenne annuelle du pays (environ 4000 dollars canadiens, soit près de 3700 francs).

«L’endettement des étudiants se creuse. Nous défendons des acquis que les libéraux défont depuis des années. Notre culture est francophone et le droit à l’éducation à bas coût est une prérogative ici, comme en France», précise Martin, un étudiant de la célèbre Université McGill. La proposition du gouvernement a finalement été refusée par plusieurs assemblées estudiantines.

Depuis, la contestation a repris de plus belle. Elle trouve dans cette loi tout juste adoptée, visant à amender les récalcitrants et à réduire le droit de manifester, une nouvelle occasion de crier son «indignation». Comme ailleurs dans le monde, ce mot sert de ralliement à une partie de la population qui voit dans cette crise bien plus qu’une lutte pour des droits scolaires. «Il y a un momentum. Le Printemps arabe, les Indignés, le mouvement Occupy… Il y a tout un discours sur les intérêts que servent les gouvernements qui est mis en avant. Ils ne travaillent pas pour la majorité», explique aux médias locaux Gabriel Nadeau-Dubois.

Les références à Mai 1968 fleurissent et donnent de l’emphase aux discours. A tel point que, de l’autre côté de l’Atlantique, on parle désormais d’un «Printemps érable». «Nous résistons, car nous voulons amener ce gouvernement à démissionner. L’état de l’économie québécoise n’est pas si alarmant, mais cette politique néolibérale ne peut plus durer. Les taxes en tout genre augmentent, sans que nous sachions comment l’argent est redistribué. D’autant plus que des affaires de corruption ont été révélées ces dernières années», explique au Temps Martine Desjardins, présidente de la Fédération des étudiants universitaires du Québec.

Un pic a été atteint en mars lorsque près de 300 000 étudiants, sur les quelque 425 000 que comptent les collèges et les universités de Montréal, sont descendus dans la rue. Des milliers d’entre eux ont quitté la mobilisation depuis, mais 11 universités sur 18 restent aujourd’hui bloquées. Le corps professoral s’est aussi en grande partie rallié à la cause. Plus de 2000 ont paraphé un manifeste en avril et une tribune publiée vendredi dernier dans le quotidien Le Devoir, cosignée par plusieurs historiens, condamne fermement «une tentation d’autorité» de la part du pouvoir.

La crainte de voir le semestre universitaire annulé n’empêche pas les grévistes de continuer le boycott des cours. «Avec la promulgation de cette loi répressive, nous avons définitivement fait une croix sur le semestre. Trop c’est trop», insiste Martine Desjardins. Preuve de l’impasse, la nouvelle ministre de l’Education, Michelle Courchesne, a succédé il y a quelques jours à Line Beauchamp, qui souhaitait par sa démission créer un «électrochoc» pour débloquer le conflit.

Dans ce bras de fer, le gouvernement québécois déplore des actes de vandalisme. Le bureau de Line Beauchamp a notamment été saccagé le 12 avril dernier. Dans chaque camp, la confiance se réduit à mesure que les semaines passent. Les débordements se multiplient. La recherche de compromis est actuellement au point mort, et la population perd patience.

Un sondage effectué samedi par Le Devoir auprès de 800 internautes montre que 66% des personnes interrogées sont favorables à la loi tant décriée. «Nous contestons fermement ce sondage. Les gens ne connaissaient pas le contenu répressif de la loi. Les prochains jours confirmeront mes propos», commente Martine Desjardins. Lundi, les leaders étudiants ont annoncé une nouvelle manifestation. Montréal n’est pas prête de retrouver le sommeil.

Les références à Mai 1968 fleurissent. On parle désormais d’un «Printemps érable»