Ni tout à fait nouveau, ni vraiment méchant, le virus A(H1N1) a vu sa dangerosité gravement surestimée par l’Organisation mondiale de la santé (OMS). La manœuvre a assuré aux fabricants de vaccins 18 milliards de retours sur investissements. En revanche, elle a été plus nuisible qu’utile en termes de santé publique. Keiji Fukuda, conseiller pandémie de la directrice de l’OMS Margaret Chan, a répondu à ces accusations mardi devant la commission des questions sociales, de la famille et de la santé du Conseil de l’Europe.

Une vieille connaissance?

Appuyé par un porte-parole du groupement européen des fabricants de vaccins, le docteur Luc Hessel, le représentant de l’OMS a fait face à l’assaut du médecin et député social-démocrate allemand Wolf­gang Wodarg et de son compatriote en charge du centre d’épidémiologie de Münster, le professeur Ulrich Keil. Ces derniers pointent du doigt les liens insuffisamment réglementés entre l’OMS et les pharmas et accusent la première d’avoir créé une panique injustifiée qui a débouché sur le gaspillage de milliards de fonds publics qui auraient été mieux investis dans la prévention des maladies cardiovasculaires ou des cancers. Leur argumentation tient en quatre points.

Le virus est-il une vieille connaissance? C’est la première accusation d’Ulrich Keil. La grippe porcine a touché avant tout des jeunes et aucun sexagénaire. Les plus âgés sont donc souvent immunisés, signe qu’un virus semblable a déjà circulé. Cela a notamment été le cas en 1976, avec le retour du Vietnam de soldats contaminés par un virus porcin. Faux, rétorque Keiji Fukuda: le A(H1N1) ne ressemble pas aux virus d’autres grippes porcines. Et les tests ont montré qu’il ne réagissait pas aux anticorps humains.

Le danger de la grippe porcine a été surestimé, soutient Wolfgang Wodarg. Mille personnes touchées dans un pays aussi peuplé que le Mexique ne justifiaient pas qu’on parle de pandémie. Et les vaccins, insuffisamment testés, étaient plus dangereux que la maladie. Le danger, rétorque Keiji Fukuda, ne découlait pas du nombre de personnes atteintes mais de la transmission d’homme à homme d’un virus nouveau capable de tuer des jeunes gens. Il en a d’ailleurs déjà tué 14 000. Les vaccins, ajoute Luc Hessel, ont été élaborés et testés selon les règles.

Pharmas trop influentes?

La panique a fait le jeu des pharmas actives dans le vaccin. Ces dernières avaient passé, certaines dès l’alerte à la grippe aviaire de 2007, des contrats importants avec les gouvernements. L’entrée en force de ces contrats, qui avaient motivé d’importants investissements, intervenait automatiquement en cas de passage au niveau 6 d’alerte pandémique – le plus haut sur l’échelle de l’OMS. La décision a été prise le 11 juin 2009, juste après l’adoption d’une nouvelle définition de ces niveaux. Wolfgang Wodarg accuse à mots à peine voilés l’organisation d’avoir changé les règles du jeu pour favoriser les pharmas.

La révision de la définition des niveaux est le résultat d’un travail entrepris dès 2007, explique Keiji Fukuda. La nouvelle définition a été adoptée en février 2009, soit avant l’apparition du A(H1N1) et publiée en avril. Elle vise à préciser certains points et non à favoriser les pharmas. Les investissements considérables consentis par ces derniers, proteste de son côté Luc Hessel, prouvent leur engagement pour la santé publique.

Les pharmas ont trop d’influence sur l’OMS. C’est le soupçon qui relie tous les autres, et le plus difficile à dissiper. Les mêmes scientifiques travaillent pour les pharmas et conseillent l’OMS, l’industrie elle-même lui fournit des données. Cela permet, relève Luc Hessel, de préparer une riposte rapide et efficace. En outre, martèle Keiji Fukuda, l’organisation traque le conflit d’intérêts avec des procédures qui lui permettent de garantir l’indépendance des décisions prises face au A(H1N1).

Si elle ne prend pas la forme de la collusion, la collaboration entre l’OMS est les pharmas conduit-elle à surestimer les menaces infectieuses et à négliger la lutte contre les tueurs beaucoup plus dangereux (tabagisme, obésité et sédentarité), comme le soupçonne Ulrich Keil? A ce propos, qui excède le cadre de la grippe porcine, Luc Hessel fait valoir que les producteurs de vaccins ont contribué à faire reculer les infections. Et qu’ils cherchent désormais des vaccins contre le cancer…