Donald Trump a des vues sur le Groenland. L’information sortie jeudi dernier par le Wall Street Journal avait tout l’air d’un canular. Mais le président a ensuite confirmé son intérêt. Il s’agirait essentiellement d’une «transaction immobilière», a-t-il précisé. La deuxième plus grande île du monde appartient au Danemark, qui a cru bon de préciser que le territoire n’était pas à vendre.

Mardi, le magnat de l’immobilier a dédramatisé en publiant sur son fil Twitter un montage montrant une Trump Tower au milieu d’habitations typiques du Groenland. «Ce n’est pas ce que je veux faire, promis», a-t-il assuré.

Changement de ton un peu plus tard: le président américain a annulé une visite prévue au Danemark en septembre, en raison de la question du Groenland. «Le Danemark est un pays très spécial avec des gens incroyables mais étant donné les commentaires de la Première ministre Mette Frederiksen, selon lesquels elle n'aurait aucun intérêt à discuter de l'achat du Groenland, je vais repousser notre rencontre prévue dans deux semaines à un autre moment».

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Il y a eu plusieurs tentatives américaines

A quoi rime ce ballet autour du Groenland? «Nous ne sommes plus à l’époque coloniale, quand on achetait des territoires avec leurs habitants», tempère Ulrik Pram Gad, professeur à l’université danoise d’Aalborg et spécialiste de l’Arctique. Le Groenland dispose d’une large autonomie depuis 1979 mais rêve aussi d’indépendance. Les Etats-Unis ont déjà tenté à plusieurs reprises d’acquérir le Groenland, la dernière fois au début de la guerre froide. Le président Harry Truman avait proposé en vain 100 millions de dollars au Danemark. Selon une estimation du Financial Times, le Groenland vaudrait aujourd’hui 1100 milliards de dollars.

Les déclarations iconoclastes de Donald Trump marquent un intérêt renouvelé des Etats-Unis pour le Grand Nord. «Le Groenland est un territoire tampon stratégique. Avec la fonte des glaces il est de plus en plus accessible», analyse Ulrik Pram Gad. Depuis les années 1950, Washington dispose d’une base militaire à Thulé, dans le nord-ouest de l’île. Un poste avancé d’observation et d’alerte aujourd’hui bien utile pour détecter les missiles qui pourraient venir de Russie, de Chine, et désormais de Corée du Nord, voire à l’avenir d’Iran.

Les Etats-Unis avaient obtenu cette base en pleine Seconde Guerre mondiale. En vertu d’un accord signé en 1941 par un simple diplomate danois à Washington, alors accusé de trahison dans son pays puis réhabilité après la guerre. Le Danemark était alors tombé dans les mains des nazis et Washington promettait de défendre le Groenland. Cet accord a été prolongé jusqu’à aujourd’hui. Intégré à l’OTAN, cet arrangement a permis aux Américains de développer secrètement la base de Thulé, sans s’embarrasser de l’avis de la population locale. Le Groenland compte aujourd’hui 55 000 habitants, ce qui en fait le territoire le moins densément peuplé au monde.

Une bombe atomique en héritage

Pendant la guerre froide, Thulé accueillait des bombardiers nucléaires américains. En 1968, un B52 s’était écrasé non loin de là avec quatre bombes atomiques à son bord, dont l’une n’a jamais été retrouvée. Des Inuits avaient été réquisitionnés pour décontaminer le site du crash et indemnisés des décennies plus tard.

Malgré cette histoire tourmentée, les Etats-Unis gardent de très larges infrastructures militaires au Groenland. En dépit de l’autonomie croissante de l’immense territoire, la défense et la diplomatie restent du ressort du Danemark, l’un des plus proches alliés de Washington. Mais les temps changent. «Les Etats-Unis doivent davantage consulter les autorités locales», signale Ulrik Pram Gad. Les Groenlandais ont toujours fini par accepter les extensions de la base de Thulé, moyennant des contreparties. Washington prévoit aussi d’ouvrir une ambassade à Nuuk, la capitale du Groenland.

Un œil sur la Russie et la Chine

Les Etats-Unis en veulent-ils davantage? «Ils pourraient ouvrir une autre base sur la côte est du Groenland, pour surveiller l’Atlantique Nord, en particulier les sous-marins russes», avance le professeur. La Russie n’a pas attendu les déclarations du président américain pour réinvestir l’Arctique.

Donald Trump fait monter les enchères alors que la Chine lorgne elle aussi sur les ressources du Groenland, en particulier l’uranium et les métaux rares, cruciaux pour fabriquer les batteries dont l’économie digitale est si friande.

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Les sorties de Donald Trump interviennent alors que le président américain doit rencontrer le mois prochain le premier ministre du Groenland, Kim Nielsen, ainsi que la première ministre danoise, Mette Frederiksen. Le locataire de la Maison-Blanche a commencé à mettre la pression sur son allié scandinave, en lui rappelant que sa sécurité était assurée à bon compte par la superpuissance américaine.

Alors le deal est-il presque fait? Pas pour Ulrik Pram Gad: «Ces prochaines années, le scénario le plus probable pour le Groenland reste la poursuite de la souveraineté danoise, avant peut-être une indépendance, mais l’île est encore loin d’être prête.» Le Danemark prend toujours en charge la moitié de son budget. Dans tous les cas, propriétaires des lieux ou non, les Etats-Unis continueront de jouer un grand rôle sur l’île.