Gu Kailai, dont le procès débute ce jeudi à Hefei et à l’issue duquel elle risquerait la peine capitale, fait-elle partie de ces femmes maléfiques qu’affectionne tant le théâtre politique chinois? Est-elle une version contemporaine de Jiang Qing, la veuve de Mao, traduite en justice en 1980 pour servir de bouc émissaire aux crimes du Grand Timonier? Ou bien une réincarnation de l’innocente Wang Guangmei, la femme du président déchu Liu Shaoqi, exhibée en 1967 dans les rues de Pékin avec un collier de balles de ping-pong autour du cou? Ou alors est-elle une authentique Lady Macbeth, qui a tué pour que son mari devienne roi? A-t-elle, comme l’en accusent les procureurs du Parti, réellement empoisonné l’Anglais Neil Heywood en novembre dans un hôtel de Chongqing, la municipalité dont son mari Bo Xilai était le dirigeant? Heywood, porte-valises des Bo, aurait, selon une version des faits, menacé de révéler les sommes détournées par le couple, mettant ainsi fin à l’ambition de Bo Xilai de diriger un jour la Chine.

Fille cadette de Gu Jingsheng, un général de l’Armée rouge, Gu Kailai est issue de l’aristocratie rouge; ces familles qui tiennent leurs privilèges de leurs parents, ou grands-parents héros de la révolution de 1949. On les appelle les «princes héritiers» (LT du 16.05.12). Bo Xilai, fils du compagnon de Mao, Bo Yibo, en fait aussi partie. Depuis le début des réformes économiques, en 1979, la voie de la politique et de l’enrichissement est grande ouverte aux «sangs bleus» communistes. Prêts bancaires, direction d’entreprises d’Etat, licences, passe-droits, monopoles: parmi les 200 familles qui contrôlent l’économie du pays grâce à ces concessions, une majorité a des antécédents «rouges».

L’enfance privilégiée de Gu Kailai chez ses parents s’achève avec le début de la Révolution culturelle en 1966. Gu Kailai a 8 ans. Mao ayant ordonné de «tirer sur les états-majors», les enfants de l’élite sont les premiers visés par les Gardes rouges. Son père est persécuté et, à l’adolescence, elle est envoyée travailler dans une boucherie, où elle devient une experte du hachoir, selon les médias locaux. Deux ans après la mort de Mao (1976), elle entre dans la prestigieuse Université de Pékin, sans doute avec un coup de pouce, car elle échoue à l’épreuve de maths. Son futur mari, Bo Xilai, étudie l’histoire et le journalisme sur le campus, mais ce n’est qu’en 1984 qu’ils se rencontrent.

Déjà marié, Bo est secrétaire du Parti d’une petite ville. Il divorcera peu après pour épouser la séduisante Gu, devenue avocate. Elle met au monde un fils, Bo Guagua – qui étudie actuellement à Harvard, et se garde bien de revenir en Chine. La famille déménage en 1993 sur la côte, à Dalian, où Bo Xilai est nommé maire, et où Gu ouvre un cabinet d’avocats d’affaires. Elle met à profit son excellent anglais en gagnant un procès aux Etats-Unis en 1997. Elle défend avec succès une entreprise chinoise accusée par une société américaine d’avoir volé ses secrets commerciaux. Son livre racontant le procès la rend célèbre. Les investisseurs affluent dans son cabinet. Le meilleur ami de la famille est un milliardaire de Dalian, Xu Ming, aujourd’hui en prison, soupçonné de corruption. A Dalian, le couple Bo rencontre le Français Patrick Devillers, alors marié à une Chinoise de la ville. Arrêté au Cambodge en juin, à la demande de la Chine, il a été «libéré» le mois dernier et s’est rendu «volontairement» à Pékin. Il pourrait témoigner au procès. Le couple rencontre aussi Neil Heywood, qui cherche à faire des affaires à Dalian. Bonne pioche: Heywood et Devillers se retrouvent aux côtés de Gu, en 1998 à Bournemouth (Royaume-Uni), lorsqu’elle négocie l’achat de montgolfières pour décorer Dalian.

C’est Devillers, son intermédiaire, qui signe les contrats, a raconté le fabricant des ballons ­atmosphériques à la presse britannique. Au moment de conclure, se souvient celui-ci, Gu exige de gonfler la facture de 250 000 euros et de virer la somme sur un compte offshore, en vue de payer les études de son fils Bo Guagua, inscrit à Papplewick, une école anglaise chic et chère. Lorsqu’un refus lui est opposé, l’avenante et gracieuse Gu Kailai se transforme. Elle menace: «Vous ne me prenez pas au sérieux… Ne venez jamais en Chine, je vous ferai jeter en prison!»

Cette sommation n’est pas exceptionnelle. Quelque temps plus tard, elle tiendra des propos similaires à un autre homme d’affaires européen. En 2001, Bo Xilai est promu gouverneur du Liaoning, puis ministre du Commerce trois ans plus tard. Gu Kailai ne l’accompagne pas. Pour superviser les études de son fils, elle s’installe à Bournemouth, où elle se fait appeler Horus Kai. En 2000-2003, l’une de ses adresses d’affaires est la même que celle de Patrick Devillers, qui a fondé une société de commerce et habite un appartement chic de Londres. Devillers, qu’on soupçonne d’avoir été l’amant de la patricienne chinoise, déménage à Pékin en 2006 pour poursuivre ses affaires. Elles semblent bien marcher: D2 Properties, dont il est actionnaire, gère un vaste parc immobilier en France. Il déménage discrètement au Cambodge au bout de quelques années, mais, jusqu’en 2011, garde une adresse à Pékin – la même que celle du cabinet d’avocats de Gu Kailai. Mais pourquoi a-t-il pris le large? Sentait-il que le délétère univers de la haute société communiste se retournerait un jour contre lui?

Gu suit son mari lorsqu’il est nommé en 2007 chef du Parti à Chongqing (30 millions d’habitants). Bo Xilai y lance un mouvement de «maolâtrie» sidérant, obligeant la population à chanter des hymnes révolutionnaires. Pour se bâtir un capital politique, il exploite le ressentiment contre la corruption généralisée des cadres, en se présentant comme un justicier nostalgique de l’époque révolutionnaire, lorsque les prébendes étaient rares.

Il déclenche une féroce campagne anticorruption, en saisissant au passage les fortunes de milliardaires qu’il fait torturer et condamner par son bras droit, le chef de la police, Wang Lijun. Pour aider à son ascension au sommet du Parti, Bo fait mettre sur écoute le numéro 1 chinois, Hu Jintao. Pour abattre le présomptueux Bo, Hu déclenche une enquête anticorruption contre Gu Kailai et Wang Lijun.

L’opprobre qui en sortira, escompte l’équipe au pouvoir, le fera chuter silencieusement. Lorsque Wang Lijun comprend qu’il n’a aucune protection à attendre de son maître, il se retourne contre lui. Il court demander l’asile politique au consulat des Etats-Unis à Chengdu, par crainte que Bo ne le fasse assassiner. Wang aurait livré aux diplomates éberlués les «preuves» que Heywood avait été assassiné par Gu Kailai. Avant que le corps ne soit incinéré, Wang aurait prélevé des échantillons de cheveux et de peau, selon des rumeurs.

Vu sous cette lumière, le Parti communiste chinois ressemble à une mafia sans foi ni loi, prête à tout pour s’enrichir. Adieu le socialisme, bonjour l’argent. De fait, une enquête de l’agence financière Bloomberg a démontré le mois dernier, documents à l’appui, que la famille du numéro 2 chinois Xi Jinping (fils de l’illustre révolutionnaire Xi Zhongxun) avait amassé en relativement peu de temps, apparemment légalement, au moins 300 millions d’euros. La famille de Gu Kailai et de son mari Bo Xilai, déchu du politburo en mars pour «infraction à la discipline du parti», aurait engrangé un peu moins, autour de 100 millions d’euros.

«C’est relativement peu par rapport aux autres familles», observe le sinologue Wo-Lap Lam. Tous les hauts fonctionnaires du Parti disposent de revenus qu’ils ne peuvent justifier, et c’est tout un système qui aurait pu être mis en cause par la chute de la famille Bo. A ce titre, Gu Kailai fait office de bouc émissaire parfait pour le Parti. Elle est peut-être coupable; mais Neil Heywood est peut-être, qui sait, décédé de mort naturelle comme l’indiquait initialement son certificat de décès.

Elle est envoyée travailler dans une boucherie, où elle devient une expertedu hachoir