Dans la pénombre d'un bureau sans fenêtre apparaissent les premiers rayonnages, débordant de liasses jaunies et de dossiers couverts de moisissure. L'océan de papier grimpe le long des cages d'escalier, envahit les combles de rapports et de bordereaux, déborde sur une infinité de pièces, de couloirs et de recoins obscurs. Son trousseau de clés à la main, Mario Castenada, jeune historien, s'ouvre un chemin dans le dédale des archives de la police nationale du Guatemala, monstre administratif qui semble sorti d'un roman de Franz Kafka: «Nous y avons compté plus de 70 millions de documents, étalés sur un siècle, révèle-t-il. C'est l'un des fonds les plus importants au monde.»

Découvertes en juillet 2005 dans un hôpital désaffecté de la capitale, alors qu'on les croyait à jamais disparues, ces archives commencent à éclairer l'une des périodes les plus sanglantes vécues par le Guatemala. Entre 1960 et 1996, ce pays d'Amérique centrale fut le théâtre d'un affrontement sans merci entre pouvoir militaire et guérillas marxistes, qui s'est conclu sur un bilan de 160000 morts et 40000 disparus. La responsabilité de l'armée a été établie dans plus de 600 massacres visant des villages indiens alors que la police nationale, dissoute en 1996, a été impliquée dans des milliers de disparitions. «Cette tragédie a toujours été contestée car elle ne s'appuyait que sur les témoignages des survivants, rappelle Gustavo Meono, qui dirige le Projet de récupération des archives. Aujourd'hui, nous avons accès à une source officielle. Nous allons pouvoir croiser les informations, récupérer enfin notre mémoire historique.»

40000 disparus

Une plongée dans le passé qui s'est révélée douloureuse. Très vite, les archivistes ont en effet trouvé les preuves de l'implication de la police dans la lutte anti-insurrectionnelle: des listes de détenus classés sous les rubriques «disparu» ou «assassiné»; des photos de prisonniers torturés et achevés d'une balle dans la nuque; des lettres confidentielles révélant les liens incestueux unissant police et armée. Couvrant plus d'un siècle d'histoire, ce mastodonte documentaire éclaire aussi de manière inédite la genèse d'un état policier et son développement, jusqu'à l'obsession, dans les plus infimes replis de la vie quotidienne. «Je suis tombé sur une fiche d'identification d'un enfant de douze ans qui fut détenu en 1936... pour avoir désobéi à sa mère, se souvient Gustavo Meono. Nous avons aussi des milliers de rapports écrits par les «oreilles», ces informateurs qui ont noyauté pendant des décennies les églises, les syndicats, les écoles, les administrations, même les équipes de football! De tels documents en disent beaucoup sur le Guatemala d'aujourd'hui, où le sentiment des citoyens envers les autorités oscille entre la défiance... et la peur.»

Ce travail de mémoire, aujourd'hui encore, dérange: en mai dernier, une bombe incendiaire était désamorcée devant l'ancien hôpital. Plus de 80 archivistes tentent aujourd'hui de classer ce fonds exceptionnel en concentrant leurs efforts sur la décennie 1975-1985, qui marqua le pic de la répression, afin d'aboutir fin 2007 à la publication d'un premier rapport par le procureur des droits de l'homme. Un musée sera également créé sur les lieux. Mais les familles des 40000 disparus, qui veulent retrouver les corps de leurs proches, attendent beaucoup plus. Dix ans après la signature des accords de paix, elles sont des centaines à revendiquer le droit d'explorer les archives, d'arpenter leur mémoire, et peut-être, un jour, d'obtenir justice.

«Il n'est pas réaliste de penser que dans l'année de travail qu'il nous reste nous allons construire des cas, et aboutir à des procès, répond Gustavo Meono. Cependant, ajoute-t-il, l'amnistie votée à la fin de la guerre exclut les crimes imprescriptibles comme les disparitions forcées, les tortures, les exécutions extrajudiciaires. En classant ces archives, nous jetons les fondations d'une autre histoire qui ne sera pas seulement basée sur les témoignages des victimes. Elle mettra aussi en cause un Etat qui s'est rendu coupable de crimes contre l'Humanité, d'un véritable génocide.»