UKRAINE

Gueorgui Gongadzé, martyr de la démocratie ukrainienne

Le pays célèbre ce mois-ci le deuxième anniversaire de la «révolution orange» et la mémoire du journaliste assassiné qui en a été l'inspirateur. Depuis six ans, la justice piétine.

«J'ai peur, ils me suivent partout où je vais», avait confié Gueorgui Gongadzé à une amie journaliste quelques jours avant sa disparition, en septembre 2000. Deux mois plus tard, dans la nuit du 2 novembre, on retrouvait dans une forêt non loin de Kiev un corps décapité, apparemment plongé dans l'acide, et probablement celui de Gongadzé, un journaliste connu pour les libertés qu'il s'autorisait dans ses articles politiques.

«L'affaire Gongadzé» est à ce jour digne d'un polar post-soviétique sans fin, où se croisent politiciens de haut rang et membres des services secrets, le tout saupoudré d'enregistrements sulfureux et de guerre des clans. La découverte du cadavre mutilé et la divulgation de cassettes dans lesquelles l'ancien président Leonid Koutchma aurait notamment proposé de kidnapper Gongadzé et de l'envoyer «en Tchétchénie», au cours d'une conversation avec sa garde rapprochée, allaient déclencher à Kiev les premières manifestations de masse contre le régime oligarchique en place depuis 1994.

«Ironiquement, explique Viktoria Sioumar, ancienne collègue de Gongadzé, sa mort aura marqué le début de la démocratisation en Ukraine.» De décembre 2000 à mars 2001, des milliers d'opposants exigeront le départ du président Koutchma en campant sur Maïdan, la place principale de la capitale ukrainienne. Irrités par ce «scandale des cassettes», dans lesquelles sont également évoquées des ventes d'armes à l'Irak, les Américains prendront du recul face au président ukrainien, qui n'obtient alors, selon les sondages d'opinion, que 9% d'appui au sein de la population...

«Après la mort de Gongadzé, le pouvoir s'est recroquevillé et s'est endurci», estime Sergueï Lechenko, journaliste pour le site Internet Ukraïnska Pravda, fondé par Gongadzé. «Et par réaction, les opposants au régime ont su s'allier pour la première fois et organiser un mouvement populaire de protestation qui a pu tenir durant plusieurs mois.»

De là à lier ces premières manifestations de masse aux rassemblements «orange» qui ébranleront le pays en 2004, il n'y a qu'un pas que plusieurs Ukrainiens n'hésitent pas à franchir. La symbolique de la «révolution orange» a pour beaucoup emprunté à celle des manifestations de rue de 2001, avec ses campements, ses concerts et ses grèves étudiantes. Youri Loutsenko, un dirigeant politique qui jouera un grand rôle lors de cette première vague de manifestations, sera d'ailleurs nommé quatre ans plus tard ministre de l'Intérieur au sein du premier gouvernement «orange» du nouveau président, Viktor Iouchtchenko...

On pouvait donc s'attendre que la chute du régime Koutchma et l'arrivée de cette nouvelle équipe «orange» permettent de faire la lumière sur la mort du journaliste de 31 ans. Mais l'imbroglio politico-judiciaire n'a fait que se poursuivre jusqu'à maintenant, malgré l'engagement du président Iouchtchenko à résoudre l'«affaire Gongadzé».

«Que s'est-il vraiment passé? Qui a commandité cette exécution? On ne l'a jamais su et on ne le saura probablement jamais», explique aujourd'hui, un rien dépité, Andreï Fedour, avocat depuis 2001 de la mère du journaliste, et qui vient tout juste de se retirer du procès. Il est vrai que les accusés de ce procès qui s'éternise depuis onze mois, trois anciens policiers, ne sont de toute évidence que des exécuteurs. «Cette affaire est la plus importante en Ukraine, elle a eu des impacts politiques énormes. Mais il y a quelque part des gens qui ne veulent pas que vérité soit faite, et c'est pourquoi on ne connaîtra probablement jamais le fin mot de l'histoire.» Coïncidence, le pays célèbre ce mois-ci le deuxième anniversaire de la «Révolution» dans une ambiance politique pour le moins délétère, secoué par les déchirements du camp «orange» et les multiples revirements de coalition qui ont accouché à grand-peine d'un gouvernement pro-russe cet été. Et, à l'instar de la vie politique, l'enquête qui devait faire la lumière sur l'un des épisodes clés de l'Ukraine post-soviétique s'enfonce, jour après jour, sans qu'aucune réponse ne surgisse de ce procès qui semble ne jamais vouloir se terminer...

Publicité