Police serbe et séparatistes albanais de l'Armée de libération de Bujanovac, Medvedja et Presevo (UCPMB) se font face à Veliki Trnovac. Ce gros village de 8000 âmes ne se trouve qu'à quelques centaines de mètres de la bourgade de Bujanovac, en dehors de la «zone de sécurité» qui, sur une largeur de 5 km, interdit aux forces yougoslaves de s'approcher des frontières du Kosovo. Les forces de Belgrade pourraient donc déployer tous les moyens militaires à leur disposition pour détruire cette position, mais elles préfèrent, pour l'instant, faire le dos rond malgré l'outrage fait à leur souveraineté, et laisser le champ libre à la négociation politique. Sur les cartes d'Interpol, Veliki Trnovac a l'honneur de figurer au même plan que des villes comme Naples, Marseille ou Amsterdam. «On trouve tout à Veliki Trnovac, dit Radoman Iric, journaliste serbe spécialisé dans l'étude des trafics illicites. De la drogue, des armes et des filles, mais aussi des pièces de rechange pour les voitures.»

La bourgade se situe près de deux axes essentiels, d'où la sensibilité de la question pour Belgrade. Les positions actuelles de la guérilla albanaise ne sont qu'à 2 ou 3 km de l'autoroute Belgrade-Skopje-Athènes. A ce niveau, l'autoroute, dont les travaux n'ont jamais été achevés, n'est en réalité qu'une mauvaise route nationale, mais cela n'enlève rien à sa valeur stratégique. Ce «corridor de développement» retenu par l'Union européenne constitue, potentiellement, un axe vital pour l'économie serbe.

Depuis de longues années, cette route constitue aussi l'axe central de la «route turque» de la drogue, qui permet, via Istanbul et la Macédoine, d'acheminer les stupéfiants d'Asie centrale ex-soviétique ou d'Afghanistan vers l'Europe occidentale. Le territoire de la commune de Presevo, majoritairement albanaise, frontalière avec la Macédoine, est lui aussi passé en bonne part sous le contrôle de l'UCPMB. A cet axe sud-nord, s'ajoute une circulation est-ouest.

Les filles, notamment, arrivent des pays d'ex-URSS via la Bulgarie voisine jusqu'à Veliki Trnovac, où elles sont prises en charge par des intermédiaires kosovars, qui les destinent au marché de la prostitution au Kosovo et en Europe de l'ouest. Bien évidemment, mafieux albanais et serbes ont jusqu'à présent collaboré dans ces juteux trafics. Radoman Iric reconnaît le paradoxe: «Jusqu'à un certain point, les mafias peuvent avoir besoin du désordre. Une situation instable aux confins de la Macédoine, du Kosovo et de la Serbie peut les arranger, mais le développement de la guérilla, du moins à court terme, bloque le trafic. Il faut donc supposer que les guérilleros de l'UCPMB et les clans mafieux de Veliki Trnovac ne poursuivent pas les mêmes objectifs.»

Les positions de l'UCPMB coïncident presque parfaitement avec la zone de sécurité imposée à Belgrade lors des accords militaires qui mirent fin, en juin 1999, aux bombardements de l'OTAN. La guérilla contrôle un territoire qui pourrait atteindre 200 à 300 km2, bloquant les voies de communication entre le Kosovo et le sud de la Serbie. Les importantes enclaves serbes de l'est du Kosovo sont désormais coupées de la Serbie. Les quelque 50 000 Serbes des communes de Kosovska Vitina et Kosovska Kamenica se rendaient encore récemment à Vranje, en Serbie, pour faire des courses ou passer une visite médicale. Désormais, les autocars ne peuvent plus emprunter la route de Gnjilane à Bujanovac, coupée par la guérilla.