Epargnée depuis l'implosion de la Yougoslavie en 1991, la fragile république multi-ethnique de Macédoine est sur le point de devenir le dernier des dominos balkaniques à basculer dans la guerre. Les escarmouches qui se produisent depuis une dizaine de jours sur la frontière avec le Kosovo ont pris une tournure dramatique dimanche. Les combats qui font rage dans le nord du pays entre rebelles albanais – qui entendent rattacher ces territoires peuplés d'Albanais au Kosovo voisin – et forces gouvernementales ont redoublé d'intensité hier, faisant trois victimes chez les soldats du gouvernement de Skopje. Deux soldats ont sauté sur une mine près du village de Tanusevci, fief des insurgés albanais, à 30 kilomètres au nord de la capitale macédonienne. Un autre a été tué dans le même secteur, pris sous le feu d'un sniper embusqué.

De l'autre côté de la frontière, le père Lush Gjergji, curé de la paroisse catholique albanaise de Binac, près de Vitina, dans le sud du Kosovo, a vu arriver plus de 500 réfugiés albanais de Macédoine. Les fugitifs disent s'être enfuis parce que des «hommes masqués», serbes ou slaves macédoniens, seraient venus les menacer. Pourtant, le village de Tanusevci, sur le versant macédonien de la montagne, est passé sous le contrôle d'une mystérieuse armée de libération nationale, dont les initiales en langue albanaise sont identiques à celles de l'UÇK du Kosovo.

Depuis Binac, il n'y a pas de route pour se rendre à Tanusevci, mais le village n'est pourtant qu'à quatre ou cinq heures de marche à pied. «Pour nous, il n'y a jamais eu de frontière», explique le père Gjergji. «Les paysans ont l'habitude de passer d'un côté à l'autre pour leurs affaires, en empruntant de petits sentiers muletiers.» C'est pourtant la ratification des frontières entre la Macédoine et la Yougoslavie qui semble avoir servi de prétexte au déclenchement du conflit. Le parlement macédonien a voté jeudi dernier la ratification de ces frontières, mettant un terme à un contentieux qui remontait à l'indépendance du pays, en 1992. Les partis albanais représentés dans l'assemblée ont voté contre cette ratification. «C'est certainement une bonne chose que les frontières soient définies», reconnaît le curé de Binac, mais il ajoute: «Belgrade et Skopje se sont mis d'accord, sans que les Kosovars ne soient consultés sur une frontière qui les concerne au plus haut point. Ce sont des Albanais qui habitent des deux côtés de la frontière».

Tanusevci se trouve dans le massif montagneux de la Skopska Crna Gora, où cohabitent Albanais et Macédoniens slaves, mais c'est là aussi que sont concentrées les petites communautés serbes du pays. La route menant à la zone de conflit est rigoureusement interdite par l'armée et la police macédoniennes, mais le petit bourg de Lipkovo, principal centre de peuplement serbe en Macédoine, ne se trouve qu'à quelques kilomètres de Tanusevci. «Cette région a toujours été serbe», s'indignent les consommateurs réunis dans le café du bourg. «Les Albanais ont colonisé la région depuis le Kosovo. Maintenant, ils nous narguent directement», explique Mirko. «Ils cherchent à provoquer une crise régionale pour pouvoir réaliser par la force leur rêve de grande Albanie», ajoute son ami Lazar.

Les Albanais de Macédoine – 25 à 30% de la population de ce petit pays de 2 millions d'habitants, selon les statistiques qui font elles-mêmes l'objet d'âpres contestations – s'estiment volontiers victimes de discriminations de la part de la majorité slavo-macédonienne (65% de la population totale). Ils participent pourtant au gouvernement du pays, le Parti démocratique albanais (PDSh) ayant formé en 1998 une étrange coalition avec la droite nationaliste macédonienne du VMRO. Le PDSh a obtenu des concessions importantes, notamment la reconnaissance de l'université en langue albanaise de Tetovo, la «capitale» des Albanais du pays. Malgré leur relative prospérité économique, les Albanais de Macédoine craignent en fait d'être «oubliés» entre l'Albanie et un Kosovo qui deviendrait indépendant. Le PDSh prétend pourtant ne rien savoir de la guérilla de Tanusevci et affirme son souci de solidarité gouvernementale avec les partis macédoniens.

«Ce sont des provocateurs, simplement des provocateurs», s'indigne Xhevat, un enseignant de Tetovo, sympathisant du PDSh. «Les Albanais ont deux objectifs: que le Kosovo devienne indépendant, et que leurs droits nationaux soient pleinement reconnus en Macédoine. Cette guérilla va à l'encontre de ces deux objectifs.» Même le quotidien Makedonija Denes, pourtant d'habitude peu sensible aux arguments albanais, reprend cette hypothèse d'une «provocation» tout en invoquant les importants intérêts mafieux en conflit dans la région. «Tout le monde a très peur», résume Jasmina, journaliste macédonienne de Skopje. «Pour l'instant, le conflit reste limité, et nous voulons croire qu'il ne s'agit que d'un incident frontalier, car la Macédoine ne survivrait pas à un conflit généralisé.» Le risque d'embrasement est sérieux. Les positions de l'UÇK de Macédoine ne se situent en effet qu'à quelques kilomètres de celles de l'UCPMB, la guérilla albanaise du sud de la Serbie. Au risque de provoquer une nouvelle crise régionale, certains semblent pourtant décidés à ouvrir la question de l'unification nationale de tous les Albanais des Balkans.