Plusieurs femmes faisaient partie du commando armé qui a organisé la prise d'otages de l'école de Beslan, en Ossétie du Nord, début septembre. Deux ou quatre, selon les témoignages, sur la trentaine de membres que comptait le groupe terroriste. Sur certaines images, on a pu deviner leur regard sous le tchador noir dont elles étaient revêtues et sous lequel elles affirmaient dissimuler des ceintures d'explosif. Le 24 août, ce sont également deux femmes, selon les premiers éléments de l'enquête, qui ont perpétré le double attentat-suicide contre deux avions Tupolev au-dessus de la Russie, faisant 90 morts. Six jours plus tard, c'était encore une femme qui se faisait exploser dans une station de métro moscovite.

En moins d'un mois, ces trois attentats attribués à la guérilla tchétchène ont ainsi illustré de manière sanglante le rôle proéminent joué par des femmes-kamikazes, quatre ans après leur apparition sur le champ de bataille caucasien. En juin 2000, Hawa Barayev avait lancé son véhicule bourré d'explosif contre le bâtiment des forces spéciales russes d'Alkhan-Iourt, au sud-ouest de Grozny, faisant 27 morts. La jeune Tchétchène allait devenir la première de ces «veuves noires», selon le surnom que la presse russe allait leur donner en référence à leur état civil le plus fréquent, et à leur habit. Quant au phénomène, loin de rester cantonné dans les frontières de la Russie, il allait bientôt se répandre au Proche-Orient, où il était en fait né au milieu des années 80.

En 1985 au Liban, une jeune militante du Parti populaire national syrien (PPNS) avait précipité son véhicule piégé contre un convoi militaire israélien. D'autres jeunes femmes du même parti allaient suivre cet «exemple» les années suivantes, avant qu'il n'inspire les militantes du Parti communiste du Kurdistan (PKK) dans la deuxième moitié des années 90. Entre-temps au Sri Lanka, les Tigres tamouls allaient eux aussi recourir à ces méthodes. En mai 1991, une jeune militante des LTTE assassinait le premier ministre Rajiv Ghandi dans un attentat-suicide qui sera suivi de nombreux autres.

En Israël, c'est en janvier 2002 qu'une Palestinienne, Wafa Idriss, âgé de 28 ans, se faisait exploser pour la première fois, faisant un mort et plus de cent blessés. La jeune infirmière était affiliée aux Brigades des martyrs d'Al-Aqsa, un groupe proche du Fatah de Yasser Arafat. Plus d'une année plus tard, en mai 2003, c'était au tour du Djihad islamique de recourir à une femme-kamikaze pour la première fois. Puis, après avoir longtemps condamné cette pratique pour des motifs religieux, le Hamas allait lui aussi suivre le mouvement: en janvier 2004, la première «martyre» du Mouvement de la résistance palestinienne frappait, traduisant l'irruption généralisée des femmes sur le terrain des attentats-suicides en Israël, une pratique qui, pendant neuf ans, avait été réservée aux hommes. «Les femmes sont comme une armée de réserve: quand cela devient utile, nous les utilisons», expliquait avant son assassinat Cheikh Yassine, le chef spirituel du Hamas, après qu'il a approuvé leur utilisation pour des attentats-suicides. «Nos corps sont les seuls moyens de combat dont nous disposons», expliquait pour sa part une jeune Palestinienne, mère de cinq enfants, qui échoua dans sa tentative d'attentat.

Ainsi, dénoncée par leurs adversaires comme la «preuve» du fanatisme religieux des mouvements islamistes, la genèse du phénomène montre au contraire que ce sont des mouvements plutôt laïcs qui ont eu recours les premiers aux femmes-martyres. Et que ce sont les mouvements islamistes qui, le plus longtemps, s'y sont opposés au nom de la religion musulmane, qui interdit le suicide, et de la tradition, tant tchétchène que palestinienne, qui cantonnait les femmes dans un rôle social et politique secondaire. Selon certains spécialistes du phénomène, une prochaine étape pourrait être franchie dès lors que les idéologues d'Al-Qaida franchiront à leur tour le Rubicon et donneront leur caution «théologique» à un tel acte. Debra Zedalis, auteur en juin 2004 d'un rapport sur les femmes-kamikazes pour l'administration américaine rapporte les propos de la cheffe des femmes moudjahidin d'Al-Qaida tenus au journal saoudien Al-Charq Al-Awsat: selon celle-ci, l'organisation d'Oussama Ben Laden projetterait une nouvelle attaque contre les Etats-Unis inspirée directement des opérations des «martyres» palestiniennes…

Déclaration relativement logique: pourquoi Al-Qaida ne tirerait-elle pas elle aussi les mêmes conclusions que les mouvements palestiniens ou tchétchènes sur l'avantage opérationnel de recourir à des femmes? Les femmes éveillent moins la suspicion de la part des appareils de sécurité adverses et échappent plus facilement aux fouilles corporelles, quoique les Israéliens, sur cette question, aient entrepris récemment de prendre des mesures. Sur le plan des symboles, en outre, les «dividendes» semblent attirants: leur acte «envoie un message puissant qui brouille la distinction entre la victime et celui qui le commet», estimaient récemment Alexis Delaney et Peter Neumann, deux analystes anglo-saxons, dans The International Herald Tribune. Pour Clara Beyler, chercheuse à l'Institut sur le contre-terrorisme (ICT) de Tel-Aviv, «les médias deviennent partie intégrante du jeu en brossant le portrait des femmes-kamikazes comme des symboles de désespoir […] plutôt que comme des tueuses de sang froid. […] Ils justifient et souvent légitiment ces actes criminels qui contredisent nos axiomes et nos présupposés sur le sexe dit faible».

Difficile de donner complètement tort à la chercheuse, tant le profil et le parcours de ces femmes, «veuves noires» ou «chahidat», n'en ont pas fini de frapper l'imaginaire. Sans parler de leur apparence physique, qui trahit parfois chez les médias une dose de fascination morbide à laquelle leurs équivalents masculins n'ont pas droit. Leur profil. Selon les rares études sur le sujet, une seule caractéristique est commune aux femmes-kamikazes: leur jeunesse. Et si beaucoup ont eu des proches tués par les troupes adverses – père, mari, frères, etc. –, ou ont été personnellement victimes de violences comme en Tchétchénie, le désir de vengeance constitue une motivation parmi une gamme beaucoup plus large. Pour Yoni Fighel, du ICT, la mort d'un proche sert parfois de «déclencheur» chez des jeunes filles socialement ou psychologiquement marginalisées, et qui sont ensuite recrutées à un moment où elles sont émotionnellement très vulnérables. Dans une société musulmane conservatrice, il n'est pas interdit de penser que l'attentat kamikaze permet alors de transcender l'opprobre s'abattant sur celui qui se suicide en le parant des couleurs «positives» du martyre. L'honneur de la famille sera également épargné, puisque, dans le cas palestinien, celle-ci recevra un dédommagement financier de la part de l'organisation qui a organisé l'attentat.

Le phénomène va-t-il prendre de l'ampleur? Il dépend pour beaucoup du choix stratégique des organisations concernées: accentuer ou suspendre leurs campagnes d'attentats. Il dépend aussi de l'attitude des pays visés, comme incite à le penser le cas turc. Comme le remarque l'éditorialiste de Newsweek, la disparition des attentats-suicides commis par des femmes du PKK s'explique par la victoire militaire de l'armée turque sur le mouvement d'Oçalan, mais aussi par les concessions politiques accordées par le gouvernement d'Ankara aux Kurdes. Or, insiste-t-il, «ces concessions se sont considérablement accélérées suite aux pressions exercées par l'Europe au cours des années passées». Et de se demander s'il n'y a pas là «une leçon à méditer».