C'est une page de l'histoire colombienne qui se tourne: Manuel Marulanda, le fondateur et dirigeant incontesté des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), est mort le 26 mars dernier. La nouvelle a été confirmée par un dirigeant des FARC dans une vidéo au ton grandiloquent, diffusée dimanche matin par la chaîne Telesur, proche du gouvernement vénézuélien. «Notre commandant en chef est mort des suites d'un infarctus, dans les bras de sa compagne, entouré de sa garde, après une courte maladie», a annoncé un de ses plus anciens compagnons, «Timochenko».

L'armée suivait sa trace depuis plusieurs mois. «J'ai le diable aux trousses», aurait-il dit à ses hommes, dans une communication interceptée en décembre. Les autorités de Bogota ont même devancé la guérilla marxiste en annonçant sa mort dès samedi, avec date et heure du décès. «Que les FARC nous démontrent le contraire», défiait le chef d'état-major. Les raisons de sa mort restent incertaines: «Il y a eu trois bombardements dans la zone où nous pensons qu'il se trouvait», a précisé dans une interview le ministre de la Défense Juan Manuel Santos.

Qu'il ait été grièvement blessé par l'armée ou soit mort de vieillesse, le dirigeant octogénaire, «figure fédératrice» de la guérilla selon l'ancien négociateur communiste Carlos Lozano, disparaît après une série noire pour les Farc. «Leur fin est en vue», osait hier Santos. Deux membres de la direction collégiale, qui n'obéissait qu'à Marulanda, ont disparu ces dernières semaines: le porte-parole Raul Reyes, tué sur sol équatorien par l'armée colombienne, puis le commandant Ivan Rios, abattu par un de ses hommes; le déserteur avait été alléché par les juteuses récompenses offertes par le pouvoir.

Les coups répétés des militaires, lancés depuis 2002 dans la «pire offensive» de l'histoire de la guérilla, comme l'a reconnu Timochenko lui-même, déciment les rangs des combattants et sapent le moral des plus hauts cadres. Il y a dix jours, la commandante régionale Karina, pourtant vue par ses troupes comme une guerrière implacable, s'est rendue aux autorités, «fatiguée de la guerre».

Le pouvoir espère profiter de cette apparente débandade pour imposer ses conditions sur le dossier des otages: les FARC détiennent toujours une quarantaine de personnalités comme Ingrid Betancourt, qu'elles n'acceptent de relâcher que contre leurs guérilleros emprisonnés. Samedi, le président conservateur Alvaro Uribe réunissait ses ministres en direct depuis Florida, une zone montagneuse de 780 km2 où les FARC veulent négocier les libérations après retrait des troupes. «Le pays ne peut pas livrer un seul millimètre au terrorisme», a encore refusé le chef d'Etat, devant les caméras.

Plutôt qu'une négociation, Uribe recherche une reddition: il a promis pour les ravisseurs qui se rendraient avec des otages un «mécanisme de liberté conditionnelle», assorti d'un exil qui pourrait être en France. Le président a aussi confirmé l'existence pour ces déserteurs d'un fonds de récompense de 100 millions de dollars.

Coup de bluff du gouvernement? La proposition porterait déjà ses fruits. «Quelques personnes de la guérilla ont appelé le gouvernement pour dire qu'elles étaient disposées à déserter et à libérer les kidnappés, avec à leur tête Ingrid Betancourt», a affirmé en direct le chef d'Etat. Elles auraient demandé en échange l'assurance d'éviter la prison. «Qu'ils ne perdent plus de temps à appeler, a insisté Uribe. Qu'ils se rendent dès maintenant. «Le président «à poigne» n'abandonne pas pour autant l'idée d'une «localisation humanitaire», euphémisme pour désigner un encerclement militaire des camps de détention des otages.

En réponse, Timochenko a réitéré dans son message l'exigence d'un échange de prisonniers négocié. «La sortie des guérilleros de prison était une bannière presque personnelle de Marulanda, tempère l'analyste militaire Alfonso Rangel. Les autres chefs seront peut-être plus pragmatiques. «Tout dépendra du successeur de Marulanda, déjà nommé «à l'unanimité» par les FARC: l'ex-anthropologue Alfonso Cano.

Idéologue avant d'être stratège militaire, absent des médias suite à une offensive de l'armée, il est perçu par d'anciens négociateurs comme étant de «la ligne dure».