Le petit faon le plus célèbre de la planète, œil mouillé et touffe blanche, se cabre au milieu de l'enseigne géante: «Bambipark». Passé la caisse, où une jolie brune, t-shirt blanc et minijupe rouge, vend les billets, on embrasse d'un coup d'œil les attractions – coincées entre un terrain vague poussiéreux, des terres agricoles et l'usine thermoélectrique, qui crache une épaisse fumée noire. Il y a là un bateau pirate en rondins, des petites voitures électriques, un labyrinthe et un terrain de rollerskate (censé représenter les «sports de l'extrême»). Le tout agrémenté de quelques fontaines, deux clowns et autant de cafés. Bambipark, construit par le fils Milosevic, Marko, à Pozarevac, la ville natale de ses deux parents, est à peine plus ambitieux qu'un parc municipal en Suisse. Les 2000 à 3000 personnes qui ont assisté à l'ouverture, dimanche soir, ont dû se marcher sur les pieds.

Terme anglais biffé

L'inauguration n'en a pas moins eu droit aux honneurs du journal télévisé. C'est qu'il y avait là «le docteur Mira Markovic» (l'épouse de Slobodan Milosevic et mère comblée du jeune homme d'affaires), le président du parlement serbe, le richissime Dragan Tomic, plus une kyrielle de courtisans et de mères avec leurs gosses. Et qu'il s'agissait de célébrer ce bel exemple d'esprit d'entreprise: un parc d'attractions construit «pendant les bombardements de l'OTAN», comme l'a confié Marko au journal local. Ce qu'il n'a pas ajouté, c'est que le projet s'intitulait au départ «Bambiland» – le terme anglais a été biffé, patriotisme oblige. Quant à Bambi, c'est l'enseigne de la fabrique de petits-beurre, le plus grand employeur de Pozarevac (prononcer Pojarevatz) et membre, avec Marko Milosevic et la municipalité, du consortium à l'origine du parc d'attractions. Budget: 7 millions de dinars (environ 560 000 francs), dont on ne voit guère qu'ils ont été employés dans leur totalité.

Ce lundi matin, le personnel est nettement plus nombreux que les visiteurs. C'est qu'à 10 dinars le billet (80 centimes), l'entrée plus les boissons reviennent, pour une famille avec deux enfants, à un dixième du salaire moyen. Assis sous un parasol, au bord d'un minuscule bassin pompeusement intitulé «piscine», entouré de gardes du corps, Marko lui-même: mince, les cheveux foncés coupés ras. Sans doute pour donner raison à sa mère, qui, afin de faire taire les mauvaises langues, avait précisé durant la guerre que son fils «était mobilisé et protégeait sa famille». «On l'a vu durant les concerts anti-OTAN, vêtu d'un uniforme noir soit-disant forces spéciales, rigole un habitant de Pozarevac. En matière de forces spéciales, il était planqué avec sa petite amie, qui venait d'accoucher.»

N'empêche: pour les jeunes de Pozarevac, Marko incarne l'idéal de la réussite. C'est qu'à 25 ans, cet amateur de voitures de courses qu'on dit volontiers violent, possède «Madona» (une radio locale, une discothèque délirante), une boulangerie-pizzeria qui fonctionne non-stop, un magasin de téléphones, le fournisseur local d'Internet, plus quelques menues babioles. Et on a beau dire à Pozarevac qu'il n'a pas fini son lycée, Marko se pique de francophilie: l'un de ses cafés s'appelle «Passage», sa deuxième radio est baptisée «Extrême», et les panneaux indiquant la direction de «Madona» portent, «en français», le mot discothèque («la plus grande des Balkans», assure-t-on ici).

Pozarevac, 85 kilomètres au sud-est de Belgrade, 80 000 habitants, 10 000 chômeurs. Triste bourg de province, aux trottoirs aussi défoncés, aux façades aussi lépreuses que partout ailleurs en Serbie. On dit pourtant la ville des Milosevic privilégiée, puisque l'Etat lui ristourne 30% de ses rentrées fiscales, alors qu'ailleurs, les municipalités se font sucer leur revenu jusqu'au sang. Pour quelques-uns pourtant, être natif de Pozarevac paie: la ville a fourni beaucoup de ministres, le président de la Cour suprême, les directeurs de plusieurs grandes entreprises (électricité, banques, compagnie aérienne…), des ambassadeurs (dont le frère de Milosevic, Borislav), etc. Une véritable pépinière de cadres de haut rang. Et aussi, ironie d'un habitant, «la seule ville qui peut s'enorgueillir d'avoir donné naissance à deux inculpés pour crimes de guerre: Milosevic et le ministre serbe de l'Intérieur, Vlada Stoljljkovic». Mais pour réussir à Pozarevac, il faut être du bon bord. C'est ce qu'a compris le maire, Dusan Antic, qui a fait carrière le jour où il a quitté le Parti démocrate (opposition) pour rallier le Parti socialiste serbe (SPS) de Milosevic.

Ainsi va la Serbie. Et pour tromper leur malheur, les Serbes s'inventent des blagues – comme celle-ci, sortie le mois dernier. Marko Milosevic se plaint à son père: «Papa, je ne possède que la moitié de Pozarevac, je veux avoir aussi le reste!» Le premier d'entre les Yougoslaves soupire, réfléchit, puis lâche: «C'est qu'il faut de l'argent, fiston. Mais patiente un peu: nous sommes justement en train de vendre le Kosovo!»