Hussein cache un trésor dans le fond d’une chaussette, qu’il déroule soigneusement: quinze cartouches. Il les examine minutieusement et les replace dans leur écrin improvisé. Pour ce qui est de l’arme, il n’en possède pas, mais emprunte, selon les besoins, une kalachnikov à ses compagnons. Dans son unité, ou katiba, une centaine de combattants se partagent 80 armes en tout. Et ce nombre inclut les vieilles pétoires, les fusils de chasse à chevrotine et quelques pistolets. Comme ici dans le Djebel Akrad, au nord-ouest de la Syrie, l’Armée syrienne libre (ASL) étend son influence sur les campagnes et les montagnes. Son ambition est de résister à l’armée régulière, de la défier, mais pour cela il lui faudra s’organiser, s’aguerrir et surtout acquérir des ­armes et du matériel.

Dans la Syrie en guerre, le prix des armes flambe. Une vieille kalachnikov vaut désormais 2000 dollars, et un modèle récent en bon état beaucoup plus. Les cartouches sont à 5 dollars la pièce. Alors aux entraînements, les tirs sont parcimonieux. Les hommes des capitaines Ahmed et Abou Hani mènent un exercice conjoint. Trois ou quatre par moto, ils ont rejoint une trouée dans la forêt, une ancienne coupe de bois illégale, qui fait office de stand de tir. Sur les souches, le capitaine Ahmed pose bouteilles et conserves, tout ce qui peut servir de cible. Deux tirs chacun aujourd’hui. Ahmed, un déserteur de l’armée régulière, fait mouche. Il assoit sa réputation de meilleur tireur du Djebel Akrad. Mais Nasser, un jeune volontaire, trop jeune pour être passé par le service militaire obligatoire (près de deux ans en Syrie), manque sa cible. Cet apprenti sniper n’a tiré que huit fois dans sa vie. Piqué dans son orgueil, il incrimine l’arme défectueuse: «Le viseur est foutu, l’arme obsolète.» L’entraînement continuera le lendemain à condition que tout soit calme.

De retour à leur quartier général, dans une bâtisse isolée au milieu d’une oliveraie, les combattants du capitaine Ahmed se répartissent les tâches: les rondes, le guet, la garde et la cuisine, sur un feu de bois à l’extérieur. L’ordinaire est simple, mais ce jour, la visite d’Abou Ramadan, le plus haut gradé du djebel, oblige à quelques préparatifs supplémentaires. L’ombre d’un grand prunier et des nattes feront le décor.

Abou Ramadan avait le grade de colonel dans l’armée de Bachar el-Assad. Il a déserté quelques mois plus tôt et a passé clandestinement en Turquie avant de revenir en avril dans son djebel natal pour y chapeauter cinq katibas.

La petite assemblée se lève comme un seul homme à l’arrivée de son chef. Abou Ramadan serre les mains, embrasse ses amis: deux bises sur les joues, une sur l’épaule. L’heure est grave: contrairement aux promesses de l’état-major de l’ASL en Turquie, du Conseil national syrien (CNS) et du Qatar, les armes n’arrivent pas. Les forces sécuritaires du régime n’ont pas mené d’opération d’envergure dans le djebel depuis trois semaines, mais des mouvements de troupe font craindre l’imminence d’un assaut. «Lors de l’attaque contre les villages d’Akko et de Kabani, on est resté impuissant contre les hélicoptères et les armes lourdes. Et même contre les tanks nos lance-roquettes se sont révélés inopérants», commence Abou Ramadan. Un combattant s’emporte contre son RPG7, un lance-roquettes antichar de fabrication russe: «J’ai visé le tank, mais la roquette a fait ­pschitt contre le blindage, elle n’avait pas de charge explosive.» Abou Ramadan soulève une roquette qui lui paraît légère. «Le dernier lot que nous avons acquis était pourri.»

Rares sont les armes qui proviennent de Turquie, où l’armée lutte efficacement contre la contrebande afin d’éviter que le PKK (Parti des travailleurs kurdes, considéré par Ankara comme une organisation terroriste) ne s’approvisionne. Au Liban, les armes circulent mais leur prix est prohibitif et l’acheminement, de la frontière libanaise jusqu’au Djebel Akrad, à travers le gouvernorat de Homs, quasiment impossible. Alors, à défaut, comme l’explique Adil, une recrue qui vient d’assister à un marchandage important, l’ASL achète la plupart de ses armes à des officiers corrompus de l’armée régulière: «Un camion chargé de kalachnikovs et de munitions est arrivé, de notre côté on avait 100 000 dollars en cash. Nous ­avions peur que ce soit un piège. Mais en un rien de temps, l’affaire était conclue.» Abou Ramadan promet qu’il y aura d’autres transactions, «mais en attendant, il n’est pas question d’affronter les forces de Bachar el-Assad, à moins que celles-ci n’attaquent la population civile».

Un villageois a mis à la disposition des rebelles sa maison. Il ne fait pas directement partie de l’ASL: à 60 ans, il ne veut pas battre la campagne la nuit comme le jour, mais il prête main-forte chaque fois qu’il le peut. Ses trois fils ont rejoint les rangs des insurgés. Et sa femme cuisine le midi et le soir pour les combattants qui ont fait du lieu un point d’ancrage dans le village. Ce vendredi matin, les thouwars (révolutionnaires), comme on appelle ici les membres de l’ASL, consultent leurs portables pour savoir quel sera le slogan de la manifestation du jour. Plusieurs options sont proposées au vote, parmi lesquelles une diatribe hostile à l’ONU qui fait ici l’unanimité mais sera écartée au profit d’une phrase politiquement plus correcte: «La victoire est proche, grâce à Dieu.»

Les manifestations après la grande prière du vendredi sont l’occasion d’un bain de foule pour les thouwars. Ce vendredi, c’est le village de Chilif qui les accueille: des quatre coins de la montagne, des tracteurs, des pick-up et des camionnettes amènent des jeunes manifestants. Quelques combattants de l’ASL se tiennent à l’écart et montent la garde. D’autres encadrent et même participent à la manifestation qui tourne à la fête. Après les chants anti-Bachar, l’ambiance retombe et les rebelles s’en vont. Yasin, 14 ans, voudrait absolument rejoindre les rangs de l’ASL, il rêve comme tous les ados et les mômes du djebel d’avoir sa propre kalachnikov. Ce qui fait enrager son grand-oncle qui a assisté à la manifestation sans vraiment y participer: «Il n’arrive pas à tenir son stylo correctement et voudrait se battre. Quel ridicule! Heureusement que, faute de pouvoir leur donner des armes, les rebelles ne peuvent accueillir ces gamins écervelés.»

Abou Hani a convoqué en urgence une réunion avec ses hommes. Des armes viennent d’être achetées à un officier alaouite d’une caserne de la région d’Idlib. Le gros de la marchandise est destiné aux rebelles du Djebel Haffé, et la katiba qu’il commande a été sollicitée pour les convoyer jusqu’au bourg de Selma. Un autre groupe prendra ensuite la relève. Et ainsi de suite jusqu’à destination. La coordination présente des difficultés: impossible d’utiliser les réseaux de communication syriens qui sont tous surveillés. Alors, il faut ruser, utiliser les réseaux turcs lorsque c’est possible: «L’une des katibas chargées du transport ne répond pas, mais les armes sont déjà en chemin. C’est risqué», précise Abou Hani.

Un accroc se produit à Selma. La katiba de Haffé est tombée dans une embuscade. Dans une pétarade désordonnée, les thouwars appelés à la rescousse enfourchent leurs motocyclettes et filent, deux voitures et une camionnette complètent le convoi. Une foule se tient sur la place centrale, en émoi: les combattants sont tous des enfants du village. Les phares dessinent une trajectoire dans le noir d’un massif au loin puis disparaissent derrière une arête. Mais personne ne quitte la montagne des yeux.

Une motocyclette revient enfin, il y aurait des morts et des blessés. Suit une camionnette dont s’extirpent des rebelles: «Abou Mazem et Nouredine font partie des blessés!» L’annonce déclenche une cohue et des cris. Ils ont fait un accident à moto, mais rien de grave. Faute de médecin, un jeune rebelle de 15 ans est préposé aux premiers secours. Il a une trousse et quelques médicaments dont il ignore la nature. Dans le djebel insurgé, une hémorragie peut être mortelle. Revenant à son tour de Selma, Abou Hani résume: «Quatre blessés dans trois accidents de moto. Malheureusement, la katiba de Haffé, elle, a perdu deux hommes dans les combats.» Le bilan est sombre pour cette armée aussi intrépide que dépourvue d’expérience.

Le débriefing se poursuit le lendemain. Abou Ramadan, Ahmed et Abou Hani analysent l’équipée de la veille: «Au moins les armes sont arrivées à bon port.» L’absence de moyens de locomotion appropriés et la désorganisation ont coûté cher: «On ne peut plus attendre que le matériel arrive, nous devons le prendre à l’ennemi», argumente le capitaine Ahmed. L’axe autoroutier Alep-Lattaquié longe une partie du Djebel Akrad. Les convois militaires y sont fréquents, une aubaine. Des opérations coup-de-poing permettraient de constituer un trésor de guerre en armes et en véhicules. Mais l’armée surveille cet axe essentiel et maintient des camps militaires à intervalles réguliers sur tout le parcours. En embuscade dans la forêt qui surplombe la route non loin du village de Chilif, les thouwars attendent le signal. La pluie s’est mise à tomber. Rapide comme l’éclair, la troupe est parvenue à fuir avant l’arrivée des renforts en emportant un butin.

Malgré les succès des dernières opérations, Abou Hani se montre taciturne et inquiet: «Aujourd’hui, le convoi était précédé de blindés légers qui ont tiré au hasard de part et d’autre de la route. Ce sera dur de le refaire.» La veille, ses hommes ont arrêté un capitaine de l’armée régulière et six soldats qui rentraient chez eux en permission. Ce sont ses premiers prisonniers. «Les hommes ont promis de ne pas retourner auprès de leur hiérarchie, nous allons les considérer comme des déserteurs, seule manière de les exfiltrer vers la Turquie sans froisser les autorités d’Ankara. Mais le capitaine, alaouite, a participé aux bombardements contre des civils à Idlib, il a donné l’ordre de tirer des obus de mortier. C’est un criminel de guerre, il doit être jugé et tué.»

L’ASL ne dispose d’aucun lieu de détention et ses cadres ignorent encore leurs obligations envers les prisonniers de guerre, régies par les Conventions de Genève. A force de discussions, Abou Hani s’est résolu à traiter correctement le détenu. Les responsables de l’ASL, réfugiés Turquie, ne lui ont pas donné de consignes.

Son supérieur Abou Ramadan l’admet, l’ASL doit s’organiser et renforcer les liens et la communication entre les différents groupes. «En l’état, même si nous recevions des armes, ce ne serait pas suffisant pour renverser Bachar el-Assad. Cela nous permettrait juste de mieux nous défendre. Et surtout, il ne faut pas nous donner des armes lourdes ou sophistiquées, qui pourraient tomber entre de mauvaises mains. La victoire contre le régime ne pourra venir que d’une intervention extérieure.»

Sur les souches, le capitaine Ahmed pose bouteilles et conserves, tout ce qui peut servir de cible

«Il n’arrive pas à tenir son stylo

correctement et voudrait se battre. Quel ridicule!»