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«La guerre contre la drogue fut un cuisant échec»

Une commission internationale à laquelle appartient l’ex-conseillère fédérale Ruth Dreifuss a exhorté mardi à New York à mettre fin à la criminalisation de l’usage des drogues et à pousser les gouvernements à en réguler le marché

«La guerre contre la drogue, un cuisant échec»

Etats-Unis Une commission internationale s’est réunie à New York pour lancer un appel

Elle exhorte à mettre fin à la criminalisation et à réguler le marché des stupéfiants

D’anciens présidents, une ancienne haut-commissaire aux droits de l’homme et d’anciens ministres. Fernando Henrique Cardoso, César Gaviria, Ruth Dreifuss, Louise Arbour, Jorge Sampaio, Richard Branson ou encore Louise Arbour. Ils étaient tous réunis mardi au Musée d’art moderne (MoMA) de New York pour véhiculer le même message: «La guerre contre la drogue a été un grave échec.»

Comptant parmi les vingt membres de la Commission globale de politique en matière de drogues, ils ont plaidé, à l’occasion de la publication d’un rapport majeur sur la question, pour une réorientation radicale des politiques et pour briser une fois pour toutes un tabou qui a perduré durant des décennies: le tout répressif est non seulement inefficace, il est idéologique et naïf. La science a permis d’en mesurer les effets dévastateurs. Un monde sans drogue est illusoire.

La Commission globale entend pousser les Etats de la planète à changer de paradigme. «La prohibition des drogues, relève l’ex-président brésilien Fernando Henrique Cardoso, a un coût énorme qui équivaut à quelque 100 milliards de dollars par an.» Michel Kazatchkine, envoyé spécial du secrétaire général des Nations unies pour le VIH/sida en Europe de l’Est et en Asie centrale, est catégorique: des pays répressifs au Moyen-Orient, en Asie, voire en Russie, ont vu l’épidémie de sida augmenter sensiblement. La répression, ajoute-t-il, a provoqué l’arrivée de nouvelles drogues de synthèse qui échappent pour la plupart à tout contrôle sanitaire. C’est le cas en Russie avec une drogue appelée «crocodile».

Membre de la commission, l’ancienne conseillère fédérale Ruth Dreifuss était bien placée pour apporter son expérience au sein d’un organe créé en 2011. A New York, l’ex-présidente de la Confédération, qui s’était activée à mettre en place une politique de la drogue innovante en Suisse, a souligné que «la criminalisation n’est pas dissuasive. Elle n’a fait qu’aggraver les choses en termes de santé publique, a porté préjudice aux personnes les plus vulnérables et favorisé les comportements à risque». Parmi ses cinq recommandations, la commission exhorte les autorités nationales à remplacer les politiques répressives par des stratégies plus humaines et plus efficaces basées sur la santé et des preuves scientifiques. Ce n’est qu’ainsi, explique-t-elle, qu’il sera possible de «réduire à la fois la mortalité, la morbidité et les souffrances liées à la drogue et à la violence».

A l’échelle mondiale, les progrès sont réels. A partir de 2001, le Portugal a décriminalisé la possession de drogue. Son ancien président Jorge Sampaio s’en félicite: «En dix ans, le nombre de toxicomanes a baissé, le nombre de personnes souhaitant volontairement suivre une thérapie a augmenté, le nombre de cas de sida dus à la consommation de drogue a baissé ainsi que les décès.»

Même aux Etats-Unis, qui ont pourtant mené, sous le président Ronald Reagan, une guerre contre la drogue sans pitié à partir des années 1980, dont les Afro-Américains furent les premières victimes, les choses évoluent. Dix-sept Etats ont décriminalisé la possession de marijuana. Le Colorado et l’Etat de Washington furent les premiers, en 2012, à légaliser le cannabis.

La commission recommande aussi d’assurer un accès équitable aux médicaments, en particulier aux analgésiques à base d’opiacés. «Plus de 80% de la population mondiale endure des douleurs et souffrances évitables.» Le rapport appelle à ne pas criminaliser les petits consommateurs et à trouver des alternatives à l’incarcération basées sur les communautés locales. Il juge enfin nécessaire de passer de la prohibition à la régulation étatique du marché de la drogue, le meilleur moyen pour combattre les grandes organisations criminelles. «Le mouvement allant dans ce sens est bien lancé, se réjouit Louise Arbour, même si les conventions internationales en place ne permettent pas encore de réguler un tel marché.» Dans la perspective de la session extraordinaire de l’Assemblée générale des Nations unies consacrée aux drogues, en 2016, l’ex-haut-commissaire aux droits de l’homme exhorte à une révision de traités internationaux devenus «obsolètes».

Très enthousiaste au vu du travail accompli par la Commission globale, «une initiative citoyenne qui ne répondait à aucun mandat», Ruth Dreifuss estime qu’il y a désormais une constellation favorable au changement même si les obstacles demeurent considérables. «Les progrès sont graduels. Mais notre commission, ajoute l’ex-conseillère fédérale, est le catalyseur d’un grand mouvement. Nous aidons à ouvrir des portes. Chacun peut apprendre des erreurs et des expériences de l’autre.»

Pour Ruth Dreifuss, «la criminalisation n’a fait qu’aggraver les choses en termes de santé publique»

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