tunisie

La guerre contre l’information

La révolte des Tunisiens a aussi lieu en ligne. Des hackers s’en prennent aux sites officiels, d’autres militent via les réseaux sociaux. Les autorités n’ont pas attendu pour réagir, fermement

Trois personnes ont été arrêtées jeudi, un activiste caricaturiste Kaloucha Hamadi, un rappeur connu sous le nom d’“El General” et un blogueur, Slim Amanou, alors que le pays était en grève générale et que des manifestations éclatent depuis trois semaines pour dénoncer la corruption, surtout au sommet de l’Etat, et la vie de misère des nombreux diplômés. Des rumeurs annoncent d’autres arrestations arbitraires. Difficile de savoir si elles sont fondées, les médias, épousant presque tous la cause du pouvoir, évitent le sujet.

Avant le 28 décembre et une intervention du président Ben Ali à la télévision, la presse officielle parlait de “rumeurs infondées”. Le pays est pourtant au bord de la révolution depuis le 18 décembre, après qu’un jeune chômeur, Mohamed Bouazizi, s’est immolé à Sidi Bouzid, une ville du centre, pour protester contre la confiscation de sa marchandise par des agents municipaux.

Pendant plusieurs semaines, les cris des manifestants ont été peu entendus, les événements en Côte d’Ivoire semblant prévaloir dans les médias occidentaux. Dans le pays, seuls trois journaux, au tirage limité - moins de 10’000 exemplaires en tout - osent critiquer le régime. “Deux hebdomadaires et un mensuel, note Valentin Tombez, étudiant en journalisme qui écrit son travail de mémoire sur les médias tunisiens. Le mensuel n’a pas encore eu le temps de couvrir les événements et les exemplaires des deux hebdomadaires ne sont pas arrivés jusqu’aux kiosques, les autorités étant vraisemblablement intervenues.” Quant aux journalistes étrangers, ils ne sont pas les bienvenus. Depuis une semaine, les autorités refusent de laisser entrer la correspondante du Monde. Voilà pour les médias traditionnels.

En ligne, la bataille est plus équilibrée. Des hackers bloquent depuis quelques jours des sites gouvernementaux, notamment ceux du président et du Premier ministre, alors que les nouveaux médias, Facebook et Twitter en tête, se font l’écho des colères et des événements - la nouvelle des arrestations d’activistes est passée par les nouveaux médias. Des pages Facebook, comme celle de Sonia Antit - un pseudonyme derrière lequel se cachent des “cyberdissidents” (ainsi surnomme-t-on les activistes geeks en Tunisie) - ou du e-journal Takriz, appellent à poursuivre les manifestations. Des photos, comme celle de la femme du célèbre avocat Mohamed Abbou, tabassée par les autorités, circulent ainsi via Twitter. D’autres images prises par des téléphones portables, comme celles des 5000 personnes qui se sont réunies pour les obsèques de Mohamed Bouazizi (décédé ce mardi), sont aussi reprises par les média traditionnels, France 24 et Al Jazeera en tête.

Les autorités réagissent également sur ce terrain. Le blog de l’activiste Lina Ben Mhenni est inaccessible dans le pays. “Depuis aujourd’hui, il est impossible de télécharger des vidéos ou des photos sur Facebook en Tunisie. Certaines pages sont inaccessibles”, constate Soazig Dollet, responsable du bureau Afrique du Nord & Moyen-Orient de Reporters sans frontières.

Le front virtuel entend montrer au monde que les événements, eux, ne le sont pas. Les protestations ont commencé du côté des jeunes diplômés, la plupart au chômage. Ce jeudi, d’autres franges de la population ont manifesté leur colère, à commencer par les avocats, qui en sont à leur troisième jour de grève. Dans le passé récent, les gens avaient recours à la grève de la faim, marque suprême de la désapprobation. Depuis le 17 décembre, faute de résultats, des jeunes n’hésitent plus à se sacrifier. Mercredi, un lycéen aurait mis fin à ses jours, dit-on: il avait écopé de quinze jours de renvoi pour avoir participé aux manifestations.

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