Heureux comme un Kurde sans Saddam Hussein! Pour les partisans de la guerre en préparation afin de renverser le régime irakien, l'autonomie de fait, depuis dix ans, des provinces kurdes au nord était un argument de choix: voyez comme ils sont heureux hors de portée du dictateur; ils ont des rudiments de démocratie, et une économie presque florissante… Mais les Kurdes sont mauvais joueurs: ils ne veulent pas de la guerre américaine, et ils l'ont dit sans mystère à un journaliste du New York Times en reportage chez eux. Ils redoutent, si le dictateur irakien tombe, de perdre l'autonomie qu'ils ont gagnée sous protection aérienne alliée, dans cette enclave qui vit largement du trafic du pétrole exporté illégalement.

Mais alors, si les hommes qui haïssent le plus Saddam Hussein ne souhaitent pas sa chute, qui veut encore une guerre pour le chasser? George Bush, bien sûr. «Rien n'a changé», vient-il de répéter, dans sa détermination à imposer par la force un changement de régime à Bagdad. L'opinion l'appuie encore, et les ténors de Congrès adhèrent à la doctrine du «regime change», pour se débarrasser d'un homme accusé de développer dans des caches souterraines des armes chimiques, biologiques, peut-être nucléaires.

Dans la touffeur de l'été américain, quelque chose est pourtant en train de changer. Le quasi-unanimisme de l'après-11 septembre, en faveur de la réplique la plus ferme contre les foyers d'où partent les terroristes, est en train de mollir. Pas à la Maison-Blanche, bien sûr, où l'offre du président du parlement irakien, Saadoun Hammadi, d'accueillir une délégation de congressistes américains pour inspecter les installations irakiennes, a été immédiatement rejetée avec la raideur habituelle: Washington attend des actes de Bagdad, pas des paroles. En fait, l'administration n'attend plus grand-chose, si ce n'est la chute du régime de Saddam Hussein, provoquée par les armes.

La Commission des relations extérieures du Sénat, présidée par le démocrate Joseph Biden, a tenu la semaine des auditions sur les plans américains – encore inconnus malgré des fuites – contre l'Irak. L'objectif général (un autre régime à Bagdad) n'est guère contesté, et Biden a dit hier que la guerre lui semblait probable. Mais les doutes sur les raisons avancées et les risques supputés sont en train d'imposer une revendication, qui est celle de nombreux parlementaires et des grands journaux: celle d'une explication publique de l'administration, d'un débat au fond des choses, et pour une minorité d'un vote du Congrès sur la guerre. Les constitutionnalistes estiment qu'une opération militaire aussi importante doit être autorisée par les élus du peuple. George Bush considère encore que le vote du Congrès après le 11 septembre est un blanc-seing pour agir contre le terrorisme.

L'interrogation porte aussi sur les moyens. «Quel est le plan, et avec qui?» demande Tom Daschle, le leader démocrate au Sénat. D'autres voix sont franchement hostiles. Le républicain Chuck Habel ne voit pas l'urgence d'une opération en Irak. Le démocrate Carl Levin s'oppose à une intervention tant que les Etats-Unis n'ont pas été provoqués, et il est convaincu que Saddam Hussein, qui tient trop à sa survie politique, n'entreprendra rien contre l'Amérique. C'est aussi l'avis de Brent Scrowcroft, ancien conseiller à la sécurité de Bush père, qui s'oppose à la guerre parce qu'elle aggravera les tensions dans la région. Des généraux anonymes pensent de la même manière: ils ne croient pas que l'Irak représente un danger immédiat. Cette réticence des militaires apparaît aussi dans la tension qui domine la planification au Pentagone. Les civils (Donald Rumsfeld, Wolfowitz) cherchent à imposer une stratégie souple et diversifiée, faisant appel en priorité à l'aviation, aux moyens technologiques et aux forces spéciales. Les généraux disent indispensable un engagement terrestre massif (entre 100 000 et 250 000 hommes), qui pourrait s'avérer impossible dans l'hostilité régionale. Le roi Abdallah de Jordanie vient de répéter à Washington: ce protégé des Etats-Unis pense qu'une attaque contre l'Irak serait une «terrible erreur».

Au Pentagone, la résistance des généraux a fait dire à un conseiller privé, s'exprimant anonymement dans le Washington Post, que «des têtes devraient tomber» dans la haute hiérarchie. Le scepticisme des hommes en uniforme rejoint celui de leur ancien patron, Colin Powell, que la rumeur a dit démissionnaire du Département d'Etat. Powell a démenti. Mais ce pragmatique modéré est devenu le recours de ceux que la guerre effraie: le New York Times, dans un éditorial retentissant, a sommé le ministre de sortir de sa réserve et d'imposer, en politique extérieure, son réalisme contre les va-t-en-guerre.