Délinquants, enfants des rues et toxicomanes: voilà les responsables de l’incendie de l’Institut d’Egypte, d’après les militaires au pouvoir. Le général Adel Emara, l’un des membres du Conseil suprême des forces armées, qui dirige l’Egypte depuis la chute de Moubarak, a assuré lundi lors d’une conférence de presse que ce centre scientifique, fondé en 1798 lors de l’expédition Bonaparte en Egypte et dont le bâtiment actuel datait du début du XXe siècle, avait été attaqué par des «hors-la-loi».

Pris au cœur de la bataille entre manifestants et soldats, le lieu qui renfermait plus de 200 000 livres et manuscrits précieux a été incendié samedi. «Pourquoi le général Emara n’a pas parlé des soldats en civil qui lançaient des pierres sur la foule depuis le toit du bâtiment? Est-ce que c’est comme ça que notre armée protège le patrimoine historique égyptien?» fulminaient hier les militants pro-démocratie sur Internet, photos et vidéos à l’appui.

Cet épisode rappelle celui du cambriolage du Musée du Caire le 28 janvier, au tout début du soulèvement contre Hosni Moubarak. Le pouvoir avait également pointé des «délinquants» et utilisé l’événement pour discréditer les manifestants de Tahrir. Presque tous les objets volés avaient été étrangement retrouvés quelques semaines plus tard. Cette fois, l’Institut d’Egypte est bien parti en fumée, même si des manifestants se sont rapidement organisés pour sauver les livres qui pouvaient l’être. Mais l’incendie est une aubaine pour les militaires, qui s’acharnent à discréditer les jeunes révoltés. Au moins 13 d’entre eux, souvent très jeunes, ont été tués, et plus de 500 blessés jusqu’ici. De nombreux journalistes, des médecins, ont aussi été attaqués par les soldats. Et les violences continuaient hier soir, malgré les trois murs construits par l’armée pour bloquer les accès à la place Tahrir.

«Les forces armées n’ont pas utilisé la violence systématiquement», a affirmé le général Emara lors de cette conférence de presse réservée aux journalistes égyptiens. «Nous avons fait preuve d’un niveau de retenue que d’autres nous envient», a-t-il ajouté, alors que les vidéos de soldats tabassant les manifestants, hommes et femmes, ou de jeunes aux corps mutilés après avoir été torturés inondent les réseaux sociaux égyptiens depuis vendredi. Lorsqu’une journaliste a brandi la une du journal El-Tahrir, avec la photo d’une manifestante traînée sur le sol et dénudée par les soldats, surmontée du titre «Menteurs», des militaires présents ont menacé de la faire sortir. Images contre images: le général Emara a ensuite montré des vidéos d’adolescents «confessant» avoir été payés par des intellectuels libéraux pour lancer des cocktails Molotov sur les soldats. «Les services de renseignement viennent de déjouer un complot visant à incendier le parlement aujourd’hui», a enfin annoncé le haut gradé aux journalistes médusés.

Les ficelles ont beau être grossières, elles semblent fonctionner. La théorie du complot, utilisée pendant trente ans par le régime d’Hosni Moubarak, est à nouveau brandie par les autorités: dès samedi, le premier ministre Kamal el- Ganzouri parlait de la «contre-révolution» comme étant à l’origine des violences. «Ceux qui se battent contre les soldats n’ont rien à voir avec les jeunes de la révolution de janvier», affirmait hier Mohamed, la quarantenaire, dans le quartier de Mounira, proche du lieu des affrontements. «Les élections sont en cours, il n’y a aucune raison de manifester maintenant», renchérissait Tareq, faisant écho au discours de la télévision d’Etat. Dans les rues du centre du Caire, les disputes sont de plus en plus fréquentes entre les rares défenseurs des manifestants et les autres, qui sont prompts à dénoncer la fameuse «main étrangère» derrière les troubles. Epuisés par presque un an d’instabilité, et effrayés par la perspective d’un vide politique, la majorité des Egyptiens jugent légitime la violence utilisée par l’armée, puisqu’il s’agit de sauver le pays du chaos.

De leur côté, les activistes pro-démocratie craignent un coup de force des militaires, qui se serviraient de ces violences pour arrêter les élections – largement dominées par les Frères musulmans et les salafistes jusqu’ici – et se maintenir au pouvoir plus longtemps. Un scénario qui ne tient pas la route, selon Moaaz Mahmoud, chercheur au Caire pour l’Initiative de réforme arabe. «Il n’y a pas de plan prémédité des militaires: ce qui se passe reflète surtout leur incompétence en matière de gestion des manifestations. On est dans l’improvisation la plus totale, c’est pour cela que tout peut dégénérer.» Comme lors des événements de janvier, la tension et l’inquiétude montent au Caire. ö Pages 13 et 15