Un étudiant est assis au fond du couloir et il pleure. Dans les dortoirs attaqués la semaine dernière par les fanatiques du Ansar Hezbollah, il est venu avec un petit carnet relever les graffitis vengeurs gribouillés sur les murs par les étudiants. «Nous étions seuls, nous étions innocents», a écrit un spray vert. Mais c'est une phrase tracée en rouge qui lui a arraché des larmes: «Voici le prix de notre liberté.» Le rouge est assez pâle: c'est le sang d'une victime.

Les autres dortoirs sont déserts, et pour cause: un dernier bilan non officiel fait état de 1400 étudiants en prison, sans compter une nouvelle rafle, samedi, en faculté de médecine. Tout semble calme, donc, mais les apparences sont trompeuses. Comme nous l'explique Abdel Karim Soroush, la guerre ne fait que commencer.

A 54 ans, ce théologien et philosophe est le plus grand dissident du régime des ayatollahs après en avoir été l'un des fondateurs. Nommé membre du Conseil de la Révolution culturelle par l'imam Khomeyni en 1979, Soroush a participé à l'épuration et à l'islamisation des universités. C'était l'époque où un slogan proclamait qu'«il vaut mieux être un bon musulman qu'un bon médecin». Vite fatigué du totalitarisme, il se lance dans une série de recherches sur la raison, la liberté et la démocratie en religion, qui lui vaudront le surnom de «Luther de l'Islam». La thèse centrale de ses travaux porte sur la liberté d'interprétation de l'islam. «Il faut distinguer, dit-il, les principes fondamentaux du Coran, très peu nombreux, et la foule de jugements conjoncturels qui correspondaient il y a quatorze siècles à une société bien différente de la nôtre.» Une posture qui conduit bien vite à déclarer caduques les institutions de droit divin (comme la fonction de Guide, en Iran), les sanctions pénales dites islamiques (comme la fatwa contre Rushdie) ou encore l'inégalité entre hommes et femmes.

Interdit d'enseignement depuis quatre ans, Soroush connaît bien les membres du Ansar Hezbollah qui ont attaqué le 8 juillet les dortoirs d'Amirabad. A trois reprises, les hezbollahi ont assailli ses conférences à coups de chaînes et de bâtons. La dernière a failli lui être fatale: il s'en est fallu d'une porte dérobée et d'une traque de plusieurs heures dans le campus de l'université pour qu'il échappe aux fanatiques qui voulaient sa mort.

Le Temps: Qui sort vainqueur, à votre avis, de cette semaine d'émeutes et de répression?

Abdel Karim Soroush: Les partisans du despotisme, c'est comme cela que je nomme les conservateurs, ont crié victoire. Mais cette victoire ne va pas durer, parce qu'ils viennent de montrer leur vrai visage de barbares. Plus personne ne peut douter de leurs intentions, plus personne ne peut les suivre. Et surtout, après cette semaine terrible, le conflit larvé entre partisans et opposants du despotisme a éclaté au grand jour. Désormais, la guerre entre eux sera ouverte et totale jusqu'aux élections parlementaires de février 2000.

– Pensez-vous que Khatami a commis un suicide politique en décevant les étudiants?

– Khatami et les étudiants sont unis contre les partisans du despotisme, qui sont très nombreux dans la ville sainte de Qom et au sommet de l'Etat. Les étudiants connaissent la situation délicate du président. Ils savent que c'est un diplomate de l'ombre et qu'il œuvre en coulisses en leur faveur. Cela dit, le président doit maintenant user de tout son pouvoir pour que l'enquête sur l'attaque des dortoirs donne plus de résultat que l'enquête sur les intellectuels assassinés l'hiver dernier.

– Avez-vous reconnu vos étudiants dans la foule des manifestants?

– Beaucoup d'étudiants sont familiers avec mes idées sur le pluralisme dans la religion. Ils doivent continuer leur lutte jusqu'à ce que leurs exigences soient satisfaites et trouver les responsables de l'attaque des dortoirs, sans se laisser influencer par les émeutiers.

– Avez-vous été surpris par les insultes qui ont fusé contre le Guide suprême, Ali Khamenei?

– Il ne faut pas insulter le Guide, cela donne des excuses à la répression. Mais il faut lui poser des questions. Cela fait partie du programme de société civile. Les étudiants savent que personne ne peut être blâmé pour des questions, alors je suis sûr qu'ils n'ont pas insulté le Guide.

– Mais alors qui sont les gens qui ont crié «Mort au dictateur»?

– Il y a deux hypothèses. La première veut que des partisans du despotisme, hezbollahi ou autres, aient infiltré les rangs des étudiants pour les pousser à se radicaliser et faciliter la tâche de la répression. Il y a des preuves à l'appui de cette hypothèse. La seconde, c'est que certains étudiants, tellement désespérés par le manque de liberté, se soient précipités par la première fenêtre qui s'est ouverte. Ce n'est pas impossible non plus.

– Vous êtes le chercheur obstiné d'un islam moderne et démocratique. Vous ne pensez pas que c'est trop tard, que beaucoup d'Iraniens ne veulent plus entendre parler de religion?

– (Rires.) Je n'ai pas changé d'avis. Les racines de la démocratie tout comme celles du despotisme se trouvent dans l'islam. Tout dépend de notre interprétation. Les Iraniens ne sont pas fatigués de leur religion. Ils ont seulement besoin d'une nouvelle interprétation, que seuls les intellectuels islamiques peuvent leur offrir. Du côté de la nomenklatura cléricale, il n'y a pas d'espoir. Nous devons chercher notre propre modèle démocratique, parce que le destin de l'Iran n'est pas une laïcité à l'occidentale.