L'ancienne haut-commissaire des Nations unies pour les réfugiés, Sadako Ogata, avait prévenu ses troupes à la fin de l'an dernier, quelques jours avant de quitter sa charge: la pire crise à laquelle son organisation allait être confrontée dans un avenir proche se préparait en Afrique de l'Ouest, à la frontière du Liberia, de la Sierra Leone et de la Guinée. La suite des événements n'a fait – hélas! – que confirmer sa prévision, au point que son successeur, Ruud Lubbers, en fonction depuis le 1er janvier dernier, consacre actuellement son premier déplacement aux trois pays cités, d'où il gagnera ensuite la Côte d'Ivoire et le Mali.

Bombardements et pillages

C'est que la guerre qui a ravagé ces douze dernières années le Liberia puis la Sierra Leone, où elle a atteint des sommets dans l'horreur, a désormais gangrené un troisième pays, l'un des plus pauvres du globe, la Guinée. La situation a commencé à basculer en septembre passé, lorsque des groupes armés mal identifiés en provenance du territoire sierra-léonais se sont mis à opérer des coups de main dans la région de Guékédou. Les autorités de Conakry ont riposté en envoyant des troupes sur place et en accusant le gouvernement de Monrovia, lui-même en butte à des maquisards libériens venus de Guinée, d'appuyer ces combattants, majoritairement sierra-léonais et guinéens.

Assauts rebelles et contre-attaques de l'armée régulière se sont succédé depuis dans le sud-est de la Guinée pour le plus grand malheur des populations civiles, des villageois de nationalité guinéenne bien entendu mais aussi des citoyens sierra-léonais et libériens rescapés des conflits qui ont mis à feu et à sang leurs propres pays. A ce jour, le bilan est déjà très lourd. Bombardements et pillages auraient causé la mort d'un millier de personnes et chassé sur les chemins quelque 150 000 autochtones et à peu près autant de réfugiés.

A ces premiers effets dramatiques du conflit s'en ajoutent d'autres, indirects mais également dévastateurs. Les populations locales sont convaincues que les réfugiés ont attiré leurs compatriotes rebelles dans la région, soit parce qu'ils sont poursuivis par ceux qu'ils ont fui, soit, à l'inverse, parce qu'ils en formeraient la «cinquième colonne», et s'en prennent désormais à eux. Des témoignages concordants assurent ainsi que le camp de Kamayan, à 5 km au nord-ouest de Guékédou, a été détruit par de simples villageois. Quant à l'armée, elle opère des contrôles sévères sur les Sierra-Léonais et les Libériens désireux de fuir la zone des hostilités, de crainte que des maquisards ne se mêlent aux victimes authentiques pour progresser vers le centre du pays.

Malgré ces précautions, et malgré le bombardement de villages sierra-léonais aux mains de la rébellion, rien ne semble pouvoir arrêter l'incendie. La ville de Guékédou, qui a longtemps servi de base logistique aux organisations humanitaires, est devenue inaccessible. Occupée fin janvier par la guérilla, elle a été reprise par l'armée durant le week-end des 3 et 4 février, avant d'être reconquise vendredi par les rebelles. Les combats se sont même rapprochés ces dernières semaines de Kissidougou, 80 km plus au nord, au point que l'armée a incendié les abords de la route reliant les deux localités pour priver de couvert les maquisards. Le long de cet axe, selon l'AFP, la plupart des villages sont aujourd'hui déserts, les étals des marchés vides et les rares stations-service fermées, tandis que de nombreuses maisons de torchis ont été incendiées.

La situation s'est dégradée au point que des dizaines de milliers de civils sont désormais hors d'atteinte des organisations humanitaires. Le HCR, dont un collaborateur a été tué en septembre, tente de poursuivre ses activités dans la région mais doit revoir régulièrement ses projets à la baisse. Il avait, par exemple, entrepris le 6 février d'évacuer les réfugiés du camp de Nyaedou, près de Guékédou, vers celui d'Albadaria, 200 km plus loin. Or, après avoir transporté 675 personnes en deux jours, il a dû interrompre ses navettes, avant de les reprendre. Pressés de fuir, les quelque 34 000 habitants du lieu se sont finalement enfuis par leurs propres moyens. La moitié d'entre eux ont gagné le camp de Katkama mais l'endroit, attaqué et pillé en décembre, n'est pas équipé pour les accueillir.