TURQUIE

La guerre en Irak hante la Turquie et son homme fort

L'élection attendue, dimanche, au poste de député, de Recep Tayyip Erdogan, leader du Parti de la justice et du développement (AKP), devrait être suivie de sa désignation au poste de premier ministre. Le premier défi de l'homme fort d'Ankara devrait être d'arracher à son parlement le feu vert au déploiement des GI's en Turquie, base de départ du front nord contre Saddam Hussein. Un choix à haut risque.

Comme prévu, le leader charismatique du Parti de la justice et du développement (AKP, islamiste modéré), Recep Tayyip Erdogan, a été triomphalement élu dimanche au poste de député de la circonscription de Siirt, dans le sud-est anatolien, au cours d'une élection partielle. Ce scrutin met fin à un imbroglio politique qui voyait le leader du parti sorti vainqueur des élections législatives du 3 novembre dernier, avec la majorité absolue au parlement, exclu du jeu politique. Interdit d'élection en 1997 à la suite de propos séditieux (lire en page 2), Recep Tayyip Erdogan n'avait pas pu être candidat en novembre et avait dû laisser la place de premier ministre à l'un de ses fidèles, Abdullah Gul. Une modification constitutionnelle, votée en décembre, a ouvert la voie parlementaire au chef de l'AKP qui, très vite, devrait prendre en main les rênes du gouvernement d'Ankara.

Les défis qui attendent cet islamiste modéré proeuropéen – qui aime donner à son parti l'étiquette de «démocrate-musulman», à l'image des démocrates-chrétiens allemands – ont tout de la quadrature du cercle, pour ne pas dire du conflit de loyautés. L'imminence de la guerre américaine contre Saddam Hussein ne devrait en effet pas laisser une minute de répit à l'ex-maire d'Istanbul, appelé à prendre la tête du seul pays de l'OTAN ayant une frontière commune avec l'Irak. Première urgence: la question du transit par le territoire turc des 62 000 soldats américains que Washington est déjà en train de faire débarquer au port d'Iskenderun et qui, selon les plans du Pentagone, doivent gagner au plus vite la frontière de l'Irak pour y ouvrir le front nord de l'invasion. Or, en dépit des promesses d'aide financière américaine (plusieurs milliards de dollars), le parlement d'Ankara a, le 1er mars dernier, refusé son feu vert au passage des boys. Erdogan aura donc la lourde tâche de convoquer un deuxième vote des députés. Lequel ouvrirait, s'il est négatif, une crise gravissime avec Washington. Sans oublier le risque intérieur incarné par la toute puissante armée turque, dont le chef, le général Hilmi Ozkok, a défendu mercredi avec force la nécessité d'accéder aux demandes des Etats-Unis.

Déchiré entre les pressions américaines et l'écrasante majorité de son opinion fondamentalement opposée à la guerre, Erdogan semble avoir fait son choix. «Cette guerre est moralement injuste, mais je dois politiquement défendre les intérêts de la Turquie», répète-t-il, ajoutant que si «le pays est en dehors du jeu au début, il ne pourra pas en contrôler les développements». Manière d'évoquer la peur qu'ont les Turcs de voir se créer un Etat kurde dans le nord de l'Irak, qui relancerait les velléités autonomistes des Kurdes de Turquie. Afin de parer à toute éventualité, l'armée turque a déjà considérablement renforcé ses troupes sur la frontière irakienne, avec l'intention à peine voilée de pénétrer en Irak après les Américains pour y prendre le contrôle du Kurdistan d'Irak.

Le Kurdistan, obsession turque

Au point que l'un de ses chefs, Massoud Barzani, a prévenu samedi que l'entrée de soldats turcs en Irak aurait de «graves conséquences» pour tous. Il a prévenu que le peuple kurde se «soulèvera» si les soldats d'Ankara pénètrent au Kurdistan. Une guerre dans la guerre qui confirmerait les pires craintes des opposants à l'intervention américaine.

Les problèmes d'Erdogan ne se limitent toutefois pas à la question irakienne. Elu sur un programme faisant de l'entrée dans l'Europe l'une de ses priorités, le leader de l'AKP va devoir faire preuve de tout son sang froid pour que sa politique à l'égard de l'Irak et des Kurdes ne serve pas de prétexte à l'Union européenne pour repousser, une fois encore, le début des négociations d'adhésion, en principe fixé à 2004. Enfin, hormis une situation économique intérieure catastrophique, et preuve que tout se tient, Erdogan devra empoigner la question chypriote. Lundi en effet, les dirigeants grecs et turcs de l'île doivent participer à La Haye à une réunion cruciale pour le plan de réunification de leur pays présenté par le secrétaire général de l'ONU Kofi Annan. Recep Tayyip Erdogan et les généraux turcs mettront-ils tout leur poids dans la balance pour mettre un terme à un conflit vieux de 29 ans?

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