«Bon sang, s'il n'y avait pas eu l'Irak, tout cela n'arriverait pas aujourd'hui. Cette guerre a tout gâché. Elle a mis tout le second mandat de Tony entre parenthèses.» Ce député travailliste de base, qui n'avait jamais imaginé un jour se rebeller contre son propre gouvernement, a fini par céder à la pression considérable qu'ont exercée sur lui tous les pontes du parti, premier ministre compris. Mais il est complètement abattu, désabusé. Il ne reconnaît plus le parti régénéré, triomphant, du grand soir de mai 1997, ni même celui, dominateur et mature, de l'écrasante réélection de juin 2001. L'usure du pouvoir a certes passé par là, mais la fracture irakienne est, plus qu'un prétexte, une blessure qui, craint le député, ne cicatrisera pas.

«Le conflit entre Tony Blair et une partie du Labour, justement sur des problèmes tels que le financement des universités ou celui des hôpitaux, est bien antérieur à la guerre en Irak, mais il est indéniable que cet élément a agi comme catalyseur du mécontentement», explique le Dr Roger Duclaud-Williams, politologue à l'Université de Warwick. Durant son ascension dans l'appareil du parti, aux côtés de son alter ego Gordon Brown, Tony Blair assiste, presque désespéré, aux erreurs stratégiques d'une direction encore engoncée dans les principes marxistes les plus orthodoxes. Sous Neil Kinnock, la transformation débute, mais l'échec de 1992 la retarde. La mort subite de John Smith, en 1994, ouvre non seulement la voie du leadership à Blair – plus vendable et plus manœuvrier que Brown, mais consacre aussi l'émergence du New Labour et des réformes centristes indispensables, selon le jeune chef, à la conquête du Britannique moyen.

Second mandat «radical»

Le désir de sortir de dix-huit ans de purgatoire est plus fort que les récriminations des fidèles de la tendance socialiste. La victoire fleuve de 1997 fait taire les critiques les plus acharnées. Quatre ans durant, le tandem Blair-Brown remet le Royaume-Uni sur les rails de la réussite économique et de la modernité, s'offrant même le luxe de prendre l'initiative en Europe, une première. Dans l'estomac des adversaires de Tony Blair les pilules s'additionnent, mais l'ulcère n'éclate pas encore. Le monde de la méritocratie, du durcissement policier et de la privatisation partielle des services publics se met en place sous l'emblème un rien pompeux de la Troisième voie. Les grincements de dents sont inaudibles lorsque les conservateurs sont, une nouvelle fois, renvoyés dans les cordes sans ménagement.

Le malaise couve pourtant depuis quelques mois. En février 2001, Tony Blair a passé un week-end «épatant» avec George Bush à Camp David. C'est du reste lui qui a rappelé qu'il faudrait s'occuper de Saddam Hussein une bonne fois pour toutes. Dans les rangs travaillistes, on se pince. L'axe Clinton-Blair, passe encore, mais l'alliance d'un premier ministre Labour avec un président «néo-con», c'est l'affront. C'est l'un des facteurs les plus déterminants pour expliquer l'opposition radicale à la guerre en Irak d'une frange importante du Parti travailliste.

Mais en 2001, le premier à se lâcher est Tony Blair. Conforté par l'ampleur de sa réélection, il prédit un second mandat «radical» sur les services publics. Les syndicats et la gauche sont sur les pattes arrière. La crise irakienne leur sert – indeed – de casus belli. Se rejoignent alors, dans une coalition de circonstance, les adversaires historiques de Tony Blair, comme Clare Short, les aigris comme Robin Cook, ceux qui n'en peuvent plus de fouler au pied leurs principes, et les opportunistes partisans de Gordon Brown.

Face à la fronde qui monte et s'organise, Tony Blair répond par un style de plus en plus présidentiel, qui impose ses idées avant de convaincre – meilleur exemple la loi universitaire, qui non seulement tombe du ciel mais brise une promesse électorale. L'affaire Kelly, l'absence des fameuses armes de destruction massive irakiennes et la mise au pilori de la machine à désinformer de Downing Street fragilisent cette stratégie. Réforme des Lords, loi sur le financement hospitalier, loi sur les taxes universitaires, à chaque obstacle la tension interne augmente. Va-t-elle désormais diminuer? Martin Kettle, éditorialiste au Guardian, livre un verdict sombre: «Le gouvernement Blair ne peut continuer ainsi beaucoup plus longtemps. En moins de douze mois, l'énorme majorité parlementaire du Labour s'est effondrée, elle est devenue si ingérable qu'elle en est illusoire. Si Tony Blair veut faire passer ses grands desseins politiques à l'avenir, il devra changer d'attitude.»