On pensait avoir tout connu dans la guerre en Syrie: les bombardements d’hôpitaux et d’écoles, les sièges visant à affamer la population… Depuis deux semaines, les habitants de la capitale Damas subissent une nouvelle plaie. Selon les estimations de l’ONU, 5,5 millions de personnes sont privées d’eau courante. La faute aux combats dans la vallée de la Barada, au nord-ouest de la capitale. Cette enclave, l’une des dernières contrôlées par les rebelles dans la ceinture damascène, abrite les principales sources d’eau qui abreuvent la capitale et ses alentours.

On comprend donc la volonté du régime syrien de reprendre coûte que coûte cette vallée ultra-stratégique. Mais il n’en a pas toujours été ainsi. Jusqu’à la fin 2016, un accord tacite prévalait entre les forces pro gouvernementales et les rebelles. Contre une relative tranquillité, ces derniers ont le plus souvent maintenu le robinet ouvert vers Damas.

Cet arrangement a, semble-t-il, volé en éclats juste avant Noël suite à une offensive d’envergure des forces pro-Assad. Après avoir reconquis la ville d’Alep, dans le nord du pays, il n’était pas surprenant que les troupes loyalistes se tournent vers d’autres objectifs. Même si elles sont en principe tenues par le cessez-le-feu parrainé par la Russie, allié de Damas, et la Turquie, soutien des rebelles, entré en vigueur le 29 décembre.

Comme à chaque désastre dans cette interminable guerre, les deux camps se rejettent la responsabilité et les organisations humanitaires sont bien incapables de dénouer les faits de la propagande. Selon l’ONU, tenue à l’écart de la zone des combats, la coupure d’eau date du 22 décembre. Soit quelques jours après le début de l’offensive visant à reprendre la vallée aux rebelles, qui disent être affiliés à l’Armée syrienne libre, la composante non-djihadiste de l’opposition armée. Mais il y aurait aussi des combattants d’Al-Qaïda.

«Un crime de guerre»

Selon des vidéos et des images partagées par des activistes sur place, les environs de la source d’Al Fijeh, abritée par un vaste bâtiment, ont été bombardés le 23 décembre. Certains clichés montrent le toit éventré de la construction. «Les sources ont clairement été visées», confirme Jens Laerke, le porte-parole à Genève du Bureau de coordination des affaires humanitaires de l’ONU (OCHA). Sans pouvoir affirmer qui est derrière cet acte. «Il s’agit d’un crime de guerre», un de plus en Syrie, a estimé jeudi Jan Egeland, le coordinateur de la task-force humanitaire, qui tente péniblement de négocier l’accès à la population syrienne. Mais le responsable onusien n’excluait pas, en plus des bombardements, la possibilité d’un «sabotage».

Quant aux autorités de Damas, elles accusaient dès le 23 décembre les rebelles d’avoir répandu du diesel dans l’eau, les forçant à couper ces sources d’approvisionnement. Quelques jours plus tard, un rebelle sur place indiquait que les insurgés avaient miné les tunnels acheminant l’eau vers Damas. Il menaçait de les faire sauter au cas où l’enclave serait sur le point de tomber. Rien n’indique que ce plan a été mis à exécution. Les rebelles se seraient alors privés de leur carte maîtresse, alors que l’étau se resserre inexorablement sur eux. Selon l’ONU, 40 000 habitants sont coincés dans cette enclave, privés de toute assistance depuis des semaines, conformément à une tactique éprouvée des forces du président Assad. Des milliers de personnes ont toutefois réussi à fuir en zone gouvernementale ces derniers jours, toujours selon l’ONU. Il reste 100 000 habitants sur place, assure, pour sa part, l’Armée syrienne libre.

La trêve ne tient qu’à un fil

Le sort de la vallée stratégique déterminera aussi l’avenir du cessez-le-feu parrainé par la Russie et le Turquie et les négociations de paix convoquées pour fin janvier à Astana au Kazakhstan. Ankara ne cache d’ailleurs plus son agacement face aux violations répétées de la trêve. «Quand nous regardons qui commet ces violations, nous voyons que c’est le Hezbollah, en particulier, les groupes chiites et le régime», a dénoncé le chef de la diplomatie turque Mevlüt Cavusoglu. Réplique immédiate jeudi de l’Iran, parrain du Hezbollah, supplétif crucial aux forces d’Assad: les déclarations turques ne font «que compliquer la solution politique à la crise syrienne».

Pendant ce temps, ce sont les habitants de Damas qui triment pour accéder à l’eau potable. Les autorités avec le soutien de l’ONU et du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) ont réhabilité des puits dans la capitale et distribuent de l’eau potable par camion aux hôpitaux et dans les écoles. Mais ce n’est qu’un pis-aller aux sources de la vallée de Barada.