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Les pêcheurs de l’île de Ly Son redoutent de s’aventurer près des îles Paracels et Spratleys, où les navires chinois les prennent régulièrement en chasse.
© Richard Werly

Reportage

Guerre de l’ombre en mer de Chine du sud

C’est un conflit maritime qui pourrait, demain, embraser l’Extrême-orient déjà secoué par la crise Coréenne. Pécheurs arraisonnés, embuscades en haute mer, constructions sauvages d’aérodromes et de bases militaires sur ces rochers perdus… Dans les lointaines îles Paracels et Spratleys aux fonds riches en ressources, Vietnamiens et Chinois se livrent une dangereuse guerre de l’ombre

Une immense étendue turquoise écrasée de chaleur. De la terrasse du petit musée de l’île de Ly Son, les lointaines îles Paracels et Spratleys ne sont que des mirages. Impossible, de ce rivage, d’en apercevoir les contours morcelés.

Les premiers récifs des «Hoang Sa», l’appellation vietnamienne des Paracels, sont à deux jours de mer. La piste d’atterrissage construite par le Vietnam sur Big Spratly Island, la plus grande des îles de l’archipel des «Truong Sa», bien plus méridionale, n’est visible qu’après quatre jours de périlleuse navigation.

Hoang Sa et Truong Sa: deux archipels en forme de refrain pour les autorités communistes vietnamiennes. A Da Nang, la grande métropole touristique du centre du pays où se réunira les 11 et 12 novembre le sommet des pays de l’Asie-Pacifique (APEC), la réalité administrative dit l’abîme géopolitique. Installé au centre-ville, le comité populaire du district des «Hoang Sa» reçoit les visiteurs pour parler d’îles sur lesquelles ses responsables n’ont jamais mis les pieds. Bui Van Tieng est l’équivalent du sous-préfet des Hoang Sa-Paracels.

«Nous n’avons plus de citoyens ni de présence sur l’archipel, mais nous y exerçons notre souveraineté», déclare, très docte, le zélé fonctionnaire du parti. Derrière lui, une énorme affiche montre les îlots interdits vus du ciel, barrés du mot «propriété du Vietnam». La Chine Populaire, dont la marine quadrille ces eaux disputées depuis 1974, n’est jamais citée. La guerre de l’ombre entre frères ennemis communistes d’Asie exige des précautions.

«Requins», le surnom donné aux navires de guerre chinois

Ly Son n’est pas une base arrière militaire ou navale. La petite île de la province de Quang Ngai, qui tente de s’extirper via le tourisme de ses activités traditionnelles comme la pêche et la culture intensive de l’ail, est en revanche marquée par la mémoire conjointe des îlots, récifs et rochers contestés.

C’est ici, dans le dédale des petites rues du port, que vivent la plupart des patrons pêcheurs vietnamiens dont les navires, et les équipages, s’aventurent tous les jours à proximité des Paracels et des Spratleys. Eux vivent au quotidien ce conflit maritime fait de menaces, d’arraisonnements, de kidnappings d’équipages, d’embarcations amochées, de cargaisons de poissons rejetées à la mer, de filets déchirés ou découpés.

Né en 1969, Vo Van Son est l’un de ces armateurs. Son chalutier, numéroté NG 96218, est amarré au bout de la digue qui troue les eaux bleutées, sous un soleil assommoir, derrière trois rangs de péniches affairées à débarquer du sable et du ciment. Dans sa main, la pièce à conviction: un téléphone portable pour nous montrer une vidéo tournée en 2016. On y voit son jeune fils, embarqué sur un autre navire, répondre aux invectives des «requins», le surnom donné aux vaisseaux de guerre chinois, surmontés de haut-parleurs.

Comme les poissons-pilotes d’un «squale», deux zodiacs prennent en étau son chalutier. «Certains Chinois nous éperonnent. D’autres envoient leurs soldats pour monter à bord, puis nous détrousser», commente le patron pêcheur. Toute la journée, les mêmes témoignages se succèdent. Bui Dai, 66 ans, a vu lui aussi ses filets «découpés et jetés à la mer» dans les eaux poissonneuses des Hoang Sa.

Traqués «comme du gibier»

Le Hoan, autre patron pêcheur né en 1966, pose avec tristesse devant une armoire remplie de coquillages en provenance de ces îles désormais inaccessibles. Il décline l’identité de son navire «agressé», le TS 96798. Colère et larmes: «En mer, les Chinois se permettent tout. Ils nous traquent comme du gibier.»

Nous ne sommes pas à Ly Son par hasard. Le gouvernement de Hanoï a organisé notre visite. Haro, donc, sur Pékin et ses pratiques sauvages en mer de Chine du Sud. Vo Van Son, l’homme à la vidéo, nous désigne le procès-verbal – en vietnamien – des dégâts subis par son bateau. Rien d’étonnant.

En refusant, en juillet 2016, de respecter le jugement du Tribunal permanent d’arbitrage de La Haye (Pays-Bas) qui a donné raison aux Philippines contre ses prétentions historiques sur les îles disputées, la République populaire de Chine s’est affranchie du droit international, preuve que l’heure n’est plus aux escarmouches cachées.

Lire aussi: Washington suscite la colère de Pékin en mer de Chine

Aux abords des Paracels comme des Spratleys, le redoutable chassé-croisé naval se déroule désormais au grand jour, à coups de constructions militaires sur les récifs, de survols menaçants d’hélicoptères, et d’expéditions punitives contre les bateaux de pêche en provenance des autres pays d’Asie du Sud-Est qui revendiquent ces rochers aux fonds marins richement dotés.

Le sultanat pétrolier de Brunei n’a pas à proprement parler de marine. Mais pour les Philippines, le Vietnam, Taïwan et la Malaisie, l’affaire est différente. Gardiens supposés de leur espace maritime, les gardes-côtes et les navires de ces Etats tremblent devant le mastodonte chinois, dont la puissance militaire surclasse celle de tous ses voisins.

Souveraineté du Vietnam

Retour à Ly Son. L’histoire est simple comme ce modeste musée planté à deux pas du grand hôtel de l’île, où quelques grappes de touristes coréens et japonais ramènent leurs gousses d’ail achetées au marché. Des cartes. Des textes. Une chronologie. Tout, ici, est fait pour démontrer que le Vietnam a toujours exercé sur ces deux archipels contestés une souveraineté de fait, que les colonisateurs français pensaient avoir définitivement rattachés à l’Indochine.

Dans les années 30, alors que la Chine était aux mains des seigneurs de la guerre, la France craignait pour ces confettis sur lesquels lorgnait – déjà – le Japon impérial, en pleine expansion militaro-fasciste. Un parallèle? «La Chine revendique ces îles au nom de droits ancestraux que tout contredit», juge, prudente, la directrice et guide du musée, plantée face à la mer.

Lire aussi: Le tourisme, l’autre arme de Pékin pour conquérir la mer de Chine du Sud

Dans la cour, une banderole de propagande flanquée du portrait d’Hô Chi Minh nous rappelle que le Vietnam commémore, chaque 19 août, la déclaration d’indépendance proclamée par ce dernier à Hanoï, en 1945, pour s’émanciper du joug colonial tricolore. La guerre française suivra. Puis la guerre américaine dont l’oncle Ho, mort en 1969, ne vécut pas l’épilogue et la chute de Saigon, le 30 avril 1975.

Sur la banderole de Ly Son, le fameux vieillard à la barbiche porte le regard en direction du large. Les noms Hoang Sa et Truong Sa sont accolés à son portrait. Sur les cartes murales, des étoiles dorées sur fond rouge (le drapeau vietnamien) désignent les richesses tant convoitées: gisements d’hydrocarbures ou zones de pêche.

L’évidence géopolitique et commerciale saute aux yeux: une fois franchi le goulot d’étranglement du détroit indonésien de Malacca, les cruciales routes d’approvisionnement de l’économie chinoise longent ces deux archipels. Impensable, pour la seconde puissance économique mondiale, de laisser, à l’orée du XXIe siècle, les clefs de sa prospérité à ce Vietnam rebelle qu’elle a toujours considéré comme son vassal.

Des dizaines d’heures passées dans l’eau

Les Paracels hantent aussi la mémoire de Nguyen Chinh et de Truong Man. Les deux hommes vivent à environ deux cents kilomètres de Ly Son, sur le continent, dans la province de Quang Tri qui, durant la guerre américaine, fut la portion de la planète la plus bombardée au monde. Le 17e parallèle, à quelques kilomètres, séparait le Vietnam du Nord communiste et le Vietnam du Sud, soutenu par les Etats-Unis.

Les deux hommes nous reçoivent dans leur ville de Dong Ha, où le cimetière aux héros de l’indépendance comporte plus de douze mille tombes de soldats vietnamiens tués lors des assauts contre les Marines américains qui tenaient la région. Mais ils ne sont pas là pour parler de Khe Sanh, la place forte américaine proche de la frontière laotienne qui, en 1968, résista à l’offensive du défunt général Vo Nguyen Giap. L’ennemi qu’ils désignent est… la Chine.

En 1988, jeunes appelés dans la toute jeune marine du Vietnam réunifié devenu communiste, tous trois ont failli périr lors d’une bataille navale près de Wooden Island, l’une des îles Paracels que leur bataillon avait reçu ordre de fortifier. L’un est resté estropié, balafré. L’autre bredouille lorsqu’il parle de la nuit noire et des dizaines d’heures passées dans l’eau à attendre les secours. Attaqués par la marine chinoise, leurs navires volèrent vite en miettes. Naufrage. Désastre. «Ces îles sont maudites, explique Nguyen Chinh. Elles ont failli nous tuer. Les Chinois ne reculeront devant rien pour les protéger.»


En dates:

Janvier 1974: Alors que la guerre américaine au Vietnam touche à sa fin et que la réunification du pays approche (le 30 avril 1975), la Chine populaire s’empare des îles Paracels après avoir coulé plusieurs navires sud-vietnamiens.

1988: Premières constructions chinoises sur l’île de Johnson Sud, sur l’archipel des Spratleys revendiqué par les Philippines, Brunei, le Vietnam, la Malaisie, Taïwan et la République populaire de Chine.

1991: Le Vietnam, comme la Chine, signent des contrats de forages pétroliers dans les Spratleys.

Mai 2004: Construction par le Vietnam d’une piste d’atterrissage sur Truong Sa Lon (Big Spratley Island).

Juillet 2016: La Cour permanente d’arbitrage de La Haye rend un arbitrage favorable aux Philippines. Elle estime que la Chine n’a pas de «droits historiques sur la majorité des eaux stratégiques de la mer de Chine méridionale». Une décision que Pékin refuse de reconnaître.

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