Les Etats-Unis ont déclaré de longue date «la guerre à la drogue». Or, jusqu'ici, ils n'ont remporté que des victoires très limitées. Journaliste d'investigation et réalisateur de documentaires, aujourd'hui établi à Mexico, Jean-François Boyer* décrit cet échec et en détaille les conséquences, graves autant que déroutantes.

Le Temps: Qu'est-ce qui vous permet d'affirmer que la bataille contre la drogue a été perdue?

Jean-François Boyer: En termes généraux, vingt ans après le déclenchement des hostilités, le niveau de production de drogues latino-américaines (cocaïne, héroïne et métamphétamines) comme celui de leur exportation vers les Etats-Unis et l'Europe ont augmenté de plus de 100%.

– Quelles erreurs les Etats-Unis ont-ils commises?

– Ils ont eu pour premier tort de considérer que c'est l'offre qui crée la demande et que c'est elle, par conséquent, qui doit être combattue en priorité. L'idée, on peut le noter, est bien peu libérale et franchement décalée dans un monde globalisé. Leur seconde erreur a consisté, entre 1984 et 1989, à déclarer la guerre à quelques gros bonnets, très vite présentés comme des patrons de cartels, à Cali comme à Medellin, alors que les réseaux de narco-trafiquants n'ont jamais été des structures verticales intégrées mais des organisations éclatées liées par des accords ponctuels. La stratégie très ciblée qui a été choisie a non seulement été inefficace, elle s'est révélée contre-productive en favorisant une perpétuelle réorganisation du trafic et, donc, la multiplication des groupes et des pays impliqués.

Et puis, à force de concentrer la répression au Sud, en Colombie notamment, Washington a renforcé les mafias intermédiaires, plus proches des pays industrialisés, qui ont peu à peu pris en charge le transport, ainsi que les mafias importatrices, c'est-à-dire installées dans les pays du Nord. Et c'est sans parler des activités de blanchiment de l'argent sale. Il est devenu de plus en plus difficile de rapatrier les fonds de la drogue dans les pays producteurs, pour le plus grand profit de villes comme Los Angeles, New York, Las Vegas, Dallas ou Miami.

– Doit-on parler d'erreurs ou de calculs?

– Il y a eu des erreurs et il y a eu des calculs. Faute de disposer des budgets nécessaires à certaines opérations clandestines, l'administration américaine et la CIA ont laissé certains de leurs alliés tremper dans le commerce de drogue. Cela a été notamment le cas dans les années 80, quand elless ont fermé les yeux sur les trafics de la «contra» nicaraguayenne et du général panaméen Manuel Noriega au nom de la lutte anticommuniste. La Maison-Blanche s'est parallèlement abstenue de dénoncer les mafias qui se développaient à la même époque – et ont continué à le faire – au Mexique et au Chili. Et ce pour des raisons politiques. Ces deux pays étaient alors les deux principales vitrines du néolibéralisme au sud du rio Grande. Par ailleurs, le gouvernement des Etats-Unis était en train de négocier avec le Mexique le très stratégique Accord de libre-échange nord-américain (Alena) et il lui était difficile d'admettre publiquement que de puissants groupes criminels allaient en bénéficier.

– Vous allez jusqu'à dire que les plus grosses mafias de la drogue sont désormais au Nord et non plus au Sud…

– Effectivement. Il me paraît logique de les classer par ordre d'importance en fonction de leurs chiffres d'affaires. Or, il est certain que les plus gros profits sont aujourd'hui réalisés par les trafiquants qui distribuent la drogue dans les pays industrialisés, notamment les Nord-Américains, les Italiens et les Russes. Les exportateurs, eux, gagnent de moins en moins. C'est une vieille histoire, le marché du café, pour ne citer que cet exemple, suit la même logique. Tant que les Colombiens ont contrôlé l'ensemble des filières, des producteurs aux consommateurs, ils ont gagné énormément d'argent. Mais, depuis qu'ils ont dû s'en remettre à d'autres, ils ont vu leurs gains diminuer fortement.

– Que pensez-vous du Plan Colombie, cet accord passé récemment entre Washington et Bogota pour intensifier leurs collaborations militaires contre l'industrie de la drogue?

– Il s'agit d'une variante de la même vieille guerre. La différence principale est qu'elle ne prend pas pour cible principale les trafiquants mais les producteurs de coca. Ce qui va d'ailleurs permettre à ses protagonistes de déployer des troupes dans des territoires tenus par la guérilla.

* La bataille perdue contre la drogue, de Jean-François Boyer, Editions La Découverte, 2001.