Ils manient l’outrance verbale comme le fusil automatique dans un conflit aussi fangeux que les marécages souillés du sud pétrolifère du Nigeria. Les «combattants» du Mouvement pour l’émancipation du delta du Niger (MEND), le principal groupe armé actif de cette vaste région de mangroves, infiniment riche en or noir, ont annoncé le week-end passé leur intention de déclencher une «guerre du pétrole».

«Balayés par un ouragan»

Ils ont promis de passer à l’acte dès lundi soir, au terme d’un ultimatum enjoignant les compagnies pétrolières étrangères installées dans le delta, à peu près toutes les majors de la planète, de procéder à l’évacuation de leurs employés locaux et étrangers. Faute de quoi, ils seraient «balayés» par un «ouragan». Cette menace, une «fanfaronnade» selon la capitale, Abuja, n’a guère plus de chance de se matérialiser que les appels récurrents à la «guerre totale» qui l’ont précédée.

Le pouvoir de nuisance du MEND, qui pratique à une échelle industrielle le sabotage d’installations pétrolières, le kidnapping crapuleux d’employés du secteur et le trafic de brut, est néanmoins considérable. En juin 2008, il a fait un spectaculaire étalage de sa force en prenant pour cible la plateforme offshore de Bonga, pourtant éloignée des côtes de 120 km.

Depuis que le groupe a émergé, fin 2005, ses pratiques ont exacerbé l’instabilité dans la région et fait chuter la capacité de production du Nigeria, la première puissance pétrolière de l’Afrique subsaharienne, de 2,6 millions de barils jour en 2005 à 1,8 million en avril selon l’Agence internationale de l’énergie. Pour endiguer le harcèlement aux conséquences économiques désastreuses de ces «criminels», le président Umaru Yar’Adua a lancé mi-mai une offensive de «ratissage». Si la force commune armée-police déployée dans le delta, la JFT, se targue d’avoir détruit plusieurs camps de rebelles en les bombardant par hélicoptère, elle n’est pas parvenue à entamer leur détermination ni même leur capacité de dévastation: les représailles perpétrées par la rébellion sur les installations ont de nouveau amputé la production de 100 000 barils jour, relève Philippe Sébille-Lopez consultant chez Géopolia.

Entrelacs de canaux

«Le gouvernement a déjà lancé trois opérations d’envergure. Toutes se sont soldées par des échecs» et des bavures dont les civils ont fait les frais, poursuit l’expert en géopolitique des hydrocarbures. En cause, la topographie ingrate des lieux, un entrelacs inexpugnable de canaux maîtrisé des seuls rebelles et de leurs hors-bord. Jeunes cagoulés en treillis, ils sont d’autant plus difficiles à circonscrire qu’ils appartiennent à quantité de commandos autonomes. «Des dizaines de groupes armés opèrent sur le terrain, avec, parfois, des liens avec les politiciens locaux, explique Philippe Sébille-Lopez. Le MEND est une émanation politique, dont les chefs plus ou moins identifiés tentent de planifier les actions.»

Au-delà du brigandage, les militants du MEND ont repris à leur compte une revendication sempiternelle dans la région: celle d’un plus juste partage de la manne pétrolière au profit des populations locales. Depuis le retour de l’administration civile en 1999, après quinze ans de dictature militaire, une clé de répartition permet à chacun des neuf Etats pétroliers de la fédération du Nigeria (sur 36 au total) d’encaisser 13% des bénéfices pétroliers, contre 1% auparavant. Avec le boom des hydrocarbures, des sommes colossales se sont déversées dans le delta, sans que le sort des civils n’en soit amélioré.

Interlocuteur insaisissable

«Le MEND veut que la dérivation soit relevée à 25% ou même 50%», ajoute Philippe Sébille-Lopez. En l’état, cette exigence n’a aucune chance d’être satisfaite par Abuja, qui souffle le chaud et le froid. Le Ministère des affaires du delta et le Comité technique institués en septembre 2008 pour remédier à la crise doivent encore faire leurs preuves et le dialogue sera difficile à nouer avec un interlocuteur aussi insaisissable que le MEND. Quant aux groupes pétroliers exposés à une menace permanente, «ils n’ont aucune envie quitter la région, souligne le spécialiste. Dans le contexte pétrolier et gazier mondial, les pays offrant le potentiel du Nigeria et ainsi ouverts aux investissements étrangers ne sont pas si nombreux.»