«Quand la guerre vous prend, elle vous transforme»

Syrie Médecin, Nawaf Chahine passe la moitié de sa semaine à Kobané, où il soigne des hommes des deux camps

Tout y participe: une prudente réserve de gestes, des traits immobiles… A le voir comme ça, on dirait une forteresse massive. «Mais à l’intérieur, c’est pas beau à voir», dit-il. A la mi-août, l’Etat islamique refermait ses mâchoires sur les 300 hameaux environnant Kobané, l’un des trois cantons kurdes de Syrie. Nawaf Chahine, 37 ans, est gastro-entérologue de formation, «mais depuis quatre mois je suis devenu urgentiste». Il fait partie des douze médecins de Kobané qui assurent les deux rotations hebdomadaires: «Six sont sur place, six côté turc, à Suruç, pour 96 heures de repos. C’est pour éviter qu’il y ait douze morts d’un coup si un obus tombe.» Nawaf a pris sa relève dans des «appartements cliniques» de Kobané, «puisqu’il n’y a plus un hôpital debout».

«Chiens de mécréants»

Il ne regrette pas son geste mais il y pense souvent et surtout à chaque fois qu’il opère: «C’était un après-midi de la mi-août, à l’Hôpital Al-Hama [l’un des trois hôpitaux du district de Kobané, ndlr]. Un blessé arrive. C’est un combattant de Daech [l’acronyme arabe de l’Etat islamique]. Il a deux balles dans le corps et est encore conscient: une dans les intestins, l’autre a abîmé le foie au niveau de la veine cave inférieure. Il saigne beaucoup. Il est B+. Personne n’est B+ au bloc, sauf moi.» Il faut vite trouver d’autres donneurs, que l’on laissera dans l’ignorance de l’identité du receveur. Nawaf Chahine continue son récit en tirant sur une Gitane blonde: «Je l’opère. Trois jours plus tard, c’est à mon tour de visiter le patient. J’appréhendais, car ça me coûtait, au fond de moi, d’avoir donné mon sang. Il ne comprend pas ce qu’il fait là. Ses yeux roulent et il dit: «Je croyais que vous étiez des chiens de mécréants.»

Le gouffre

Le combattant djihadiste passera une semaine en soins, puis sera interrogé par les services de sécurité du YPG, la branche armée du PYD, le principal mouvement kurde syrien. Avant d’être jeté en cellule, il lâche: «Je me suis trompé sur tout, j’ai été trompé.» Chahine se frotte les mains sur le visage comme pour s’essuyer: «J’ai sauvé cet homme mais je ne saurai jamais s’il était sincère ou pas.» Chahine a jeté dans le gouffre de la guerre son énergie, ses sentiments, son savoir, «mais pas mon serment. Sur le coup, quand j’ai donné mon sang et que j’allais donner la vie à cet homme et le tirer d’affaire, j’ai pensé que je faisais mon travail. Rien que mon travail de médecin.»

Et puis? «C’est étrange de donner une nouvelle vie à un jeune homme qui aura passé le meilleur de ses années à vouloir ôter la vie et massacrer des gens comme moi.» Les cigarettes s’enchaînent: «Il fallait l’opérer. Même s’il avait tué mon père, je l’aurais fait. Mais je ne peux m’empêcher de penser que je crois bien que je l’aurais tué ensuite…»

Un million de dollars

Nawaf Chahine est né dans le village agricole de Maktaleh, à 15 kilomètres de Kobané. Ses parents, propriétaires terriens, «avaient des biens, mon père travaillait dans un établissement bancaire syrien qui finance le monde agricole». En 2000, Nawaf part en Ukraine étudier la médecine. «J’avais des notes médiocres et faire médecine en Syrie était impossible vu mon niveau. J’ai passé un an à apprendre le russe à Kiev, puis six ans à Odessa», explique-t-il.

«Pour moi, l’Ukraine, c’était comme l’Europe», dit-il, mais il a vite déchanté. «J’ai vu des endroits encore moins développés que la Syrie», se souvient-il, lui qui n’avait jamais quitté ce canton agricole de Kobané. C’est sur les bords de la mer Noire que la passion de la médecine lui est venue, «grâce à une femme professeure de médecine». Il pense souvent au «docteur Yola», comme il l’appelle: «Je me dis: comment aurait-elle réagi? Sur tel cas, aurait-elle fait le même diagnostic?»

Qu’aurait-elle pensé, par exemple, de cet autre patient djihadiste, littéralement perforé par les balles, poussé sur un chariot sur le carrelage souillé de l’Hôpital Al-Hama, conduit au bloc un jour de septembre? «Elle aurait dit qu’il fallait tout faire pour le sauver, peut importe ce qu’il avait fait, assure le jeune médecin. Je n’avais jamais vu un homme avec treize balles dans le corps et qui arrive encore à parler. Il est grand, yeux clairs, blond et se dit Allemand. C’est un combattant de Daech de 25-30 ans, difficile à dire. Avec la main, il me dit de me pencher. Je comprends ce qu’il me dit en anglais d’une voix faible: «Sauve-moi et emmène-moi en Turquie. J’ai de l’argent. Mes parents ont de l’argent, beaucoup. Un million de dollars pour toi si tu me fais passer en Turquie tout de suite.»

Le combattant succombera sur le billard. Nawaf jette sa blouse et ses gants et se souvient être resté longtemps à fumer une cigarette sur une chaise. «Daech produit des monstres qui offrent un million de dollars pour les aider à se faire soigner en Turquie voisine», se dit-il, reconnaissant se trouver alors dans un degré de confusion qu’il «n’imaginait pas». Comment un homme venu semer la ruine «achète un médecin»? se demande-t-il: «Depuis, je cherche toujours si cette histoire est vraie, si je n’ai pas rêvé, si c’est bien moi qui étais au bloc ce jour-là…»

Nawaf Chahine a dit non à une maison avec terrasse sur la mer. «Et pourtant, j’y pense souvent. Ma femme [réfugiée avec ses enfants côté turc, ndlr] me répète sans cesse qu’on serait mieux sur la côte, en Turquie, loin de tout, les pieds dans l’eau avec les enfants», explique-t-il, mais Nawaf estime qu’il n’a pas le droit de se soustraire à sa «mission». Et, quand il lui arrive de songer à «la mer», c’est avec un sentiment de «traîtrise».

«Jamais préparé»

En trois mois, son visage a pris la patine d’un meuble rustique: «Certains trouvent que j’ai changé», dit-il, mais il reste «ce médecin que j’ai toujours voulu être». Selon lui, personne «n’est jamais préparé» à feuilleter le catalogue des horreurs de la guerre. «Je vaccinais, soignais des pathologies liées à des ulcères, des cancers des voies digestives, parfois un peu de pédiatrie, mais quand la guerre vous prend, elle fait de vous un homme différent. Pourtant, votre formation vous a appris à ne pas vous laisser emporter par vos émotions… comme ce jour où j’ai vu cette jeune combattante dont le corps sans tête était tiré dans la poussière par une voiture de l’Etat islamique. Là, j’ai craqué.»

Une ambulance l’attend pour refranchir la frontière. Il s’en va sans un mot, quittant une table où déborde le cendrier.