Le pétrole est partout. Il gargouille dans les réservoirs de nos voitures, chauffe nos maisons et fait tourner les usines. Il emballe nos commissions sous la forme de sacs en plastique. Il est très présent sur les plages de l'été, via ses innombrables dérivés utilisés dans la fabrication des icônes de nos vacances: lunettes de soleil, palmes, tubas, maillots de bain… et boulettes gluantes de fioul sur le littoral basque. Il y a trois ans seulement, l'économie mondiale ne jurait que par la «nouvelle économie». On nous promettait un âge technologique, on allait bâtir la richesse de demain en virtualisant les échanges. Quel retour de manivelle! En 2003, les batailles pour le pétrole, cette très ancienne marchandise, occupent à nouveau le devant de la scène, comme ce fut le cas si souvent depuis le début du siècle dernier.

Deux événements ont permis ce retour de l'or noir au premier rang des priorités mondiales: (1) l'accession à la Maison-Blanche d'un homme tombé tout petit dans un baril de brut; (2) le 11 septembre, qui a fait prendre conscience à l'administration Bush du péril pesant sur les sources d'approvisionnement en brut de l'Amérique – les pirates de l'air étaient Saoudiens.

«You kinda have to go where the oil is!» («Faut bien aller là où est le pétrole!»). La phrase est de Lee Raymond, patron d'ExxonMobil, le numéro un mondial. Elle est crue, directe. A l'image de la philosophie en vogue outre-Atlantique. Car l'Amérique a soif de pétrole comme jamais. Sa consommation en hausse permanente et les terribles doutes sur la duplicité de son vieil allié saoudien, détenteur des premières réserves au monde, l'obligent à multiplier les nouveaux fronts pétroliers afin d'assurer la diversité de ses sources d'approvisionnement. Cette quête frénétique est en train déboucher sur un «nouvel ordre mondial du pétrole», dont la grille de lecture serait la suivante: pour qu'un pays intéresse Washington, il doit posséder du brut en sous-sol…

La semaine dernière, George W. Bush était en Afrique. Il a souligné qu'il avait passé une «merveilleuse semaine» à compatir aux victimes du sida, à déplorer la cruauté de la traite des esclaves et à mettre en relief le potentiel économique de ce «continent de possibilités». Lesquelles? Il ne les a pas listées. Mais il en est une qui intéresse particulièrement Washington: les gisements en eaux profondes du golfe de Guinée, cet «autre Golfe». Ailleurs, sur la planète, les Etats-Unis se sont impliqués ces dernières années dans des zones longtemps hors limites, même pour la première puissance mondiale. Prenez l'Afghanistan. Il y avait certes les talibans à chasser, et Oussama Ben Laden à traquer. Un an et demi plus tard, les premiers se réorganisent, et le second court toujours. Par contre, l'Amérique entretient désormais des bases militaires au cœur de l'Eurasie (Ouzbékistan et Kirghizstan), véritables tours de guet dans une région riche en hydrocarbures (Kazakhstan), dans laquelle sévit une féroce bagarre pour le contrôle des voies d'évacuation du brut. Par où passeront les pipelines, veines caves de l'économie mondiale? Où viendront se ravitailler les tankers? Ces interrogations sont au cœur de la politique étrangère des Etats-Unis, pétrodiplomatie dont la mission est d'assurer la «sécurité énergétique» que le président Bush a promise à ses électeurs. Ces questions, l'Europe, qui consomme beaucoup mais produit peu, se les pose aussi. Sans toutefois avoir les moyens de les transposer en menées conquérantes pour l'huile noire.

«Pas de sang pour le pétrole», scandaient cet hiver des millions de manifestants dans le monde, avant que Washington n'envoie ses divisions blindées dans les déserts de Mésopotamie. La croisade éclair a eu lieu, sans pour autant qu'il soit permis d'affirmer à coup sûr que la guerre avait pour seul but la conquête des réserves irakiennes, les secondes de la planète (110 milliards de barils). Pourtant, à y regarder de plus près, cette offensive est la dernière en date d'une série de manœuvres, beaucoup plus discrètes, et pas toujours militaires, visant à s'assurer du contrôle des ressources. De la Russie au Caucase, en passant par l'Asie centrale et le Golfe, sans oublier l'Afrique de l'Ouest, l'Amérique a posé ses pions tout au long d'un «axe du brut».

Le projet réel est moins de dominer de nouveaux pays que de pouvoir influer de manière décisive sur les cours du baril: pour avancer, les Etats-Unis ont besoin de pétrole bon marché. Or jusqu'ici, l'arbitre du prix était l'OPEP, dominée par le géant saoudien. Combien de temps encore les princes de Riyad pourront-ils garder le trône de la planète pétrole?

Enfin, pour conclure avant de nous lancer dans ce périple en douze épisodes sur les routes de l'or noir, cette observation. Tout au long de notre enquête, nous avons constaté que le pétrole s'accompagnait, quand il ne l'engendrait pas, d'une exceptionnelle violence. Ce brut si convoité possède en effet la faculté de ne jaillir que dans les environnements les plus extrêmes: climatiques, mais aussi et surtout politiques. C'est un monde brutal, un monde d'absolue richesse et de grande pauvreté, en proie au chaos et à l'anarchie, dans lequel les majors, les grandes compagnies internationales, jouent leur partition Le pétrole, une bénédiction? Pour l'automobiliste occidental, peut-être. Mais pour les pays en développement qui en regorgent, il est «l'excrément du diable», ainsi que l'avait dit un jour un ministre de l'Energie du Venezuela. Il constatait que depuis que son pays était devenu riche en pétrole, il était de plus en plus pauvre.